Stephen Stills and Manassas
par Stephen STILLS
Stephen Stills, printemps 1972. Deux ans après le sommet commercial de Déjà Vu avec Crosby Stills Nash et Young, Stills se retrouve avec un groupe de musiciens d’exception et une envie de faire quelque chose d’ambitieux et de personnel. Le résultat est « Manassas », double album qui porte le nom du groupe qu’il a constitué autour de lui, et qui est peut-être son oeuvre la plus complète et la plus cohérente.
Chris Hillman est la recrue la plus précieuse de l’équipe. Co-fondateur des Byrds, cofondateur de Flying Burrito Brothers, Hillman apporte à Manassas une connaissance encyclopédique du country rock et du bluegrass qui élargit considérablement la palette musicale disponible. Sa présence change la nature du projet : ce n’est plus seulement du rock avec des inflexions folk, c’est quelque chose de plus complexe, un dialogue constant entre plusieurs traditions américaines.
Al Perkins joue le steel guitar avec une maîtrise qui situe l’album dans une tradition country qui ne se fait jamais démonstrative. La steel guitar dans le contexte de Manassas n’est pas un gimmick coloriste, c’est un instrument structurel qui participe à la construction harmonique des arrangements. Perkins, ancien membre de Flying Burrito Brothers lui aussi, connait la façon d’intégrer la steel dans un contexte rock sans que la jointure soit visible.
« Love Gangster » ouvre le double album sur un groove blues rock direct et confiant. Stills joue la guitare avec une assurance qui rappelle ses meilleures heures avec CSNY, mais avec une liberté rythmique qu’un groupe de scène rodé par des mois de concerts lui permet d’explorer plus loin. La basse de Fuzzy Samuels donne à la section rythmique cette profondeur qui manquait parfois aux productions plus légères de la même époque.
« It Doesn’t Matter » est la ballade de l’album, une chanson construite sur un accord de guitare acoustique et une mélodie qui s’installe immédiatement dans la mémoire. Stills chante avec une conviction tranquille qui est plus éloquente que les envolées lyriques parfois associées à son travail. C’est une chanson d’amour et de détachement simultanément, deux sentiments qui coexistent avec une naturel déconcertant.
« Johnny’s Garden » est la perle de l’album : une chanson autobiographique sur le jardin de John Sebastian, le musicien qui avait inspiré à Stills un amour de la vie simple et de la nature. La mélodie est parmi les plus belles que Stills ait composées, fluide et mémorable, et les harmonies vocales qui l’accompagnent (Stills chante plusieurs voix en overdub) rappellent ce qui faisait la force de CSNY.
Le double album est organisé en quatre faces qui correspondent chacune à un registre différent : une face plus rock, une face country et folk, une face latine et rythmique, une face acoustique et contemplative. Cette organisation n’est pas artificielle : elle reflète réellement les différentes influences et les différentes façons dont Manassas pouvait fonctionner selon le matériau et l’humeur.
La face latine est la plus surprenante pour les auditeurs qui connaissent Stills par son travail avec Buffalo Springfield ou CSNY. Les rythmes cubains et brésiliens, les percussions multiples, les arrangements de cuivres discrets, montrent un musicien qui a voyagé et écouté au-delà des frontières du rock américain. Cette dimension internationale est un des éléments qui font de « Manassas » un album plus riche que ce que son image commerciale pourrait suggérer.
Les critiques de l’époque sont globalement enthousiastes mais l’album n’atteint pas le succès commercial de ses prédécesseurs. Le double album impose un investissement plus important à l’acheteur, et en 1972 le marché du rock se fragmente de plus en plus. Manassas tourne énormément et construit une réputation de groupe de scène remarquable, mais la formation se dissoudra avant d’avoir enregistré un successeur digne de ce premier album.
« Manassas » est redécouvert par chaque génération qui s’intéresse au country rock des années soixante-dix, et il y gagne à chaque fois de nouveaux admirateurs. C’est l’album de quelqu’un qui avait atteint le sommet et cherchait ce qui venait après, trouvant dans cette recherche quelque chose de plus sincère et de plus varié que tout ce qu’il avait fait avant.
La formation de Manassas comme groupe permanent plutot que collection de sessions montre l’ambition de Stills pour ce projet. Il veut un groupe qui joue ensemble, qui développe une chimie sur scène, pas une succession de stars invitées. Cette décision de construire quelque chose de collectif plutot que de se contenter d’un album solo avec des musiciens de renom dit quelque chose sur le musicien qu’il est : quelqu’un qui croit dans le pouvoir de la collaboration et dans ce que des musiciens réguliers peuvent accomplir ensemble au fil du temps.
L’heritage de « Manassas » est celui d’un album que les musiciens citent plus souvent que le public général, ce qui est souvent le signe qu’il contient quelque chose de substantiel que l’écoute attentive révèle progressivement. Les guitaristes qui ont grandi dans les années soixante-dix et quatre-vingt connaissent souvent cet album par coeur. Et quand on leur demande pourquoi, ils mentionnent la façon dont Stills joue la guitare acoustique et électrique simultanément dans sa tête.
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