Stories We Could Tell
Les origines de tout ce qui a suivi
1972. Les Everly Brothers publient Stories We Could Tell. Don et Phil Everly sont à ce moment de leur carrière dans une position particulière : trop vieux pour les teenage fans du début des années 1960 qui les avaient adorés, trop ancrés dans leur propre son pour s’adapter facilement aux tendances du rock de 1972. Mais leur importance historique est considérable, et cet album country-rock est une façon d’affirmer cette importance à une époque où les racines du rock américain sont redécouvertes et valorisées.
Don et Phil Everly sont nés dans le Kentucky, fils d’Ike Everly, guitariste country itinérant. Ils ont grandi dans un environnement de musique folk, country et gospel appalachien, avec des harmonies vocales en tierce qui venaient naturellement, biologiquement même, de leur parenté. Quand ils ont commencé à enregistrer pour Cadence Records en 1957, avec Bye Bye Love, ils apportaient dans la pop naissante un sens des harmonies vocales absolument unique. John Lennon et Paul McCartney ont souvent cité les Everly Brothers comme leur influence première en matière d’harmonies. Les Beatles du début des années 1960 sont impensables sans les Everly Brothers des années 1950.
Stories We Could Tell est une plongée dans le Americana : des chansons de John Sebastian (qui donne son titre à l’album), de Jesse Winchester et d’autres compositeurs de la génération post-folk. C’est un album qui regarde vers les racines plutôt que vers l’avant-garde, et c’est précisément son charme. Don et Phil chantent avec la même fluidité harmonique qu’ils avaient vingt ans plus tôt, mais avec une maturité et une profondeur nouvelles.
Les Everly Brothers ont traversé des ruptures violentes dans leur relation. Après des années de tensions, une dispute célèbre sur scène a Knott’s Berry Farm en juillet 1973 – dont les témoins rapportent que Phil a jeté sa guitare et quitté la scène en plein concert, laissant Don continuer seul – a mené a une séparation de dix ans. Pendant ces dix ans, chacun a mené sa carrière solo sans grand succès, et les deux hommes ont perdu beaucoup en termes de public et de réputation commerciale.
La réunion des Everly Brothers au Royal Albert Hall de Londres en septembre 1983 est l’un des grands moments émotionnels de l’histoire du rock : deux frères qui se retrouvent sur scène après une décennie de silence, et dont la première note ensemble révèle que le temps n’a rien abimé de leur chimie vocale. Stories We Could Tell, enregistré pendant les dernières années avant cette rupture, capte donc un groupe au bord d’une crise sans qu’on puisse entendre la crise dans la musique.
Ce que Don et Phil Everly ont légué a la musique populaire est incalculable. Leurs harmonies vocales ont fonctionné comme un modèle – pas un modèle a copier, mais un modèle qui montrait ce qui était possible quand deux voix se comprennent dans leurs profondeurs. Des artistes aussi différents que Simon et Garfunkel, les Beatles, les Beach Boys, les Eagles et des centaines d’autres ont absorbé cette leçon et l’ont transformée en quelque chose qui leur appartenait. Stories We Could Tell est un chapitre important de cette histoire.
La voix double qui a changé l’histoire
L’harmonie à la tierce des Everly Brothers est une science en elle-même. Dans les harmonies classiques à deux voix, l’une chante la mélodie et l’autre l’accompagne à la tierce supérieure ou inférieure. C’est simple en théorie. Mais l’exécution des Everly Brothers avait quelque chose de particulier : leurs deux voix se fondaient de façon si naturelle qu’on avait parfois du mal à distinguer quelle voix chantait quelle partie. C’était dû à la fois à leur parenté biologique (les frères partagent des caractéristiques vocales que d’autres chanteurs ne peuvent pas reproduire) et à des années de pratique commune depuis l’enfance.
La relation entre Don et Phil n’était pas idyllique. Comme beaucoup de collaborations fraternelles dans la musique, elle était marquée par des rivalités, des jalousies et des tensions qui allaient finalement conduire à une rupture publique en juillet 1973 sur scène à l’Anaheim Convention Center. Phil brise sa guitare sur scène et quitte le groupe. Don continue seul. La réconciliation interviendra en 1983, avec un concert de retrouvailles à l’Odéon Hammersmith de Londres qui sera un triomphe. Mais en 1972, ils sont encore ensemble, et Stories We Could Tell est le dernier album avant la tempête.
L’album est produit avec une légèreté et une chaleur qui rappellent le Laurel Canyon sound de l’époque. Les arrangements sont simples et respectueux des chansons. Il n’y a pas d’excès de production, pas de grandilosité. Juste deux voix, des guitares, une basse, une batterie, et la magie d’une harmonie que le temps n’a pas altérée.
Une influence qui ne s’éteint pas
En 1972, la reconnaissance des Everly Brothers par les musiciens de leur génération est totale et affectueuse. Simon and Garfunkel, les Byrds, les Beatles, Gram Parsons : tous ont une dette directe envers eux. Cette reconnaissance ne se traduit pas toujours en succès commercial pour les Everly Brothers eux-mêmes, dont la carrière en 1972 est en demi-teinte comparée à leurs années de gloire. Mais elle témoigne d’une chose essentielle : quand les musiciens qui définissent une époque désignent leurs propres héros, les Everly Brothers arrivent parmi les premiers.
Don Everly mourra en 2021, à quatre-vingt-quatre ans. Phil était mort en 2014, à soixante-quatorze ans. Leur legs est indestructible : des dizaines de chansons qui font partie de la mémoire collective américaine, et une façon de chanter à deux voix qui a directement construit le rock et la pop tels que nous les connaissons.
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