Février 1959. Les studios d’Abbey Road bruissent d’une énergie nouvelle. Plusieurs centaines de fans ont été invités à assister à quelque chose d’inédit : l’enregistrement en direct, devant public, du premier album d’un gamin de dix-huit ans qui répond au nom de Cliff Richard. Pas de micro de studio froid et clinique. Pas de retouches à l’infini. Juste un jeune homme, son groupe, les Drifters, qui deviendront bientôt les Shadows, et une salle remplie d’adolescentes prêtes à hurler. Le résultat ? Cliff, l’album qui a prouvé que le rock’n’roll n’était plus une affaire exclusivement américaine.

Genèse : L’Angleterre invente son propre rocker
On a trop longtemps réduit l’histoire du rock’n’roll à une affaire américaine. Memphis, Nashville, New York. Sun Records, Chess Records, Atlantic. Comme si les Britanniques n’étaient que des imitateurs pâles, des photocopies délavées de l’original. Cliffparu en avril 1959 sur Columbia Records, est la preuve irréfutable que cette vision est une erreur grossière.
Harry Rodger Webb, né à Lucknow en Inde en 1940, arrivé en Angleterre à sept ans, devenu Cliff Richard par la grâce d’un manager avisé, n’est pas un imitateur. C’est une synthèse. Il a digéré Elvis, Little Richard, Eddie Cochran, et en a tiré quelque chose de distinct, de plus contenu peut-être, mais non moins électrique. Quand il monte sur scène avec ses Drifters au Two I’s Coffee Bar de Soho, il provoque les mêmes hystéries collectives qu’à Memphis ou à Nashville.
Le producteur Norrie Paramor fait le pari audacieux d’enregistrer l’album en live, les 9 et 10 février 1959, dans les studios d’Abbey Road, ces mêmes studios où, quatre ans plus tard, quatre garçons de Liverpool allaient changer le monde. Pour l’instant, c’est Cliff Richard qui est là, avec sa veste de teddy boy, ses cheveux gominés, et cette énergie brute qui fait vibrer les murs.
« Move It est la première vraie chanson de rock’n’roll enregistrée en dehors des États-Unis. »
John Lennon
Les morceaux : Le rock à l’accent british
L’album s’ouvre sur Apron Strings, et d’emblée le ton est donné : la guitare de Hank Marvin crépite, Ian Samwell propulse sa contrebasse, et la voix de Cliff Richard, cette voix qui oscille entre la tendresse et la menace, prend d’assaut votre système nerveux. Mais c’est Move It, bien sûr, qui reste le monument de cette période. Composé dans le bus par Ian Samwell alors qu’il se rendait en répétition, ce titre est une bombe absolue. John Lennon lui-même, oui, Lennon, déclarera des années plus tard qu’il s’agit de la première vraie chanson de rock’n’roll enregistrée hors des États-Unis.
Don’t Bug Me Baby démontre l’aisance naturelle de Richard dans le rockabilly le plus immédiat, il y a quelque chose de physique dans sa façon d’attaquer les syllabes, une brutalité douce qui annonce déjà les grandes heures de la scène britannique. I’m Walkin’, reprise de Fats Domino, est une leçon d’appropriation créative : Richard ne copie pas le maître de la Nouvelle-Orléans, il le transpose dans un registre insulaire, légèrement plus tempéré mais tout aussi irrésistible.
That’ll Be the Dayencore un emprunt, à Buddy Holly cette fois, permet à Hank Marvin de déployer ces lignes de guitare cristallines qui feront sa légende. Et Donna, de Ritchie Valens, reçoit ici un traitement émotionnel d’une intensité rare, comme si Cliff Richard comprenait instinctivement que la grandeur d’une chanson se mesure à la sincérité de celui qui la chante.
Coulisses : Le Two I’s, le skiffle, et la révolution silencieuse
Pour comprendre comment Cliff Richard est devenu Cliff Richard, il faut descendre au sous-sol du Two I’s Coffee Bar, au 59 Old Compton Street, Soho, Londres. C’est là, dans cette cave enfumée qui sentait l’espresso et la brillantine, que toute une génération de musiciens britanniques a découvert le rock’n’roll comme une vocation. Tommy Steele y avait été repéré. Les futurs Shadows y avaient joué. Et Cliff Richard, tout gamin qu’il était, y avait conquis son public de quelques dizaines de personnes avant de conquérir le pays.
L’Angleterre de 1959 vivait encore dans l’après-guerre. Le rationnement avait pris fin depuis peu. La télévision en noir et blanc faisait son entrée dans les foyers. Et dans ce contexte de grisaille sociale et de reconstruction patiente, le rock’n’roll débarquait comme une trombe de couleurs. Les parents s’affolaient. Les journalistes dénonçaient. Et les jeunes, les teenagers, ce concept tout neuf, achetaient des disques avec leurs premiers salaires.
Norrie Paramor, ce fin stratège de Columbia, avait compris que l’authenticité vendrait mieux que la perfection. Enregistrer un album live, avec le bruit du public, les cris, l’énergie brute de la performance, c’était prendre un risque énorme pour l’époque. Et c’était exactement le bon choix. Ce public capturé sur le vinyle, ces quelques centaines d’adolescents hurlant leur enthousiasme dans les studios d’Abbey Road, sont devenus les témoins involontaires d’une révolution.
Héritage : La première pierre du mur du son britannique
Cliff n’est pas seulement le premier album de Cliff Richard. C’est la première pierre de ce qu’on appellera la British Invasion, ce raz-de-marée musical qui, au début des années soixante, allait traverser l’Atlantique et reconquérir l’Amérique à sa propre sauce. Sans Cliff Richard et ses Drifters, peut-être pas de Beatles. Sans Move It, peut-être pas de Please Please Me. Le fil est ténu, mais il existe.

Hank Marvin, guitariste des Drifters puis des Shadows, est devenu l’un des guitaristes les plus influents de l’histoire de la musique britannique. Son son, propre, mélodique, légèrement vibré, a inspiré des générations entières de gratteurs îliens, de Mark Knopfler à Brian May. Et tout ça commence ici, dans ces sillons de 1959.
Cliff Richard lui-même construira une carrière d’une longévité stupéfiante, plus de soixante ans sur scène, des dizaines de numéros un, des millions de disques vendus. Il deviendra Sir Cliff, chevalier de l’Empire. Mais dans Cliff, l’album de 1959, il est encore juste un gamin avec un rêve et une guitare, face à une salle qui hurle. Et c’est cet instant de grâce primitive que ce disque a capturé pour l’éternité.
Alors prêtez l’oreille à ces enregistrements. Entendez les voix du public, les craquements du vinyle, l’énergie imparfaite et irrésistible de ces deux soirées de février 1959. C’est le son d’une génération qui découvre qu’elle a le droit d’exister. C’est le son du rock’n’roll britannique qui prend sa première grande inspiration avant de changer le monde.
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