1963 Album

Greatests Hits (Compil. 1960 – 1963)

par The SHADOWS

4,0
Sortie 1963

Les Sorciers de la Guitare : Genèse d’Une Révolution Instrumentale Britannique

1963. Pendant que les chanteurs se battent pour les micros et les cœurs des teenagers, un groupe de guitaristes britanniques d’une discrétion exemplaire est en train de conquérir le monde sans prononcer un seul mot. Pas de paroles. Pas de show vocal. Juste des guitares Fender Stratocaster qui chantent à la place des voix humaines, et qui chantent mieux. The Shadows. Le nom même évoque l’ombre, la discrétion, l’effacement volontaire. Et pourtant, ces types ont dominé les charts britanniques avec une autorité qu’aucun groupe vocal de l’époque ne pouvait rivaliser.

Cliff Richard et The Shadows à l'aéroport de Schiphol, Amsterdam, 1962
Cliff Richard et The Shadows à l’aéroport de Schiphol (Amsterdam), avril 1962, Photo : Harry Pot / Anefo

Cette compilation Greatest Hits, publiée en 1963 chez Columbia/EMI au Royaume-Uni, est l’aboutissement logique de trois années de domination absolue. 56 semaines sur le UK Albums Chart, culminant à la deuxième place. Un record qui dit tout sur la longévité de l’engouement pour ces quatre musiciens qui avaient réussi l’exploit de rendre la guitare électrique instrumentale aussi populaire que le rock vocal le plus enflammé.

L’histoire des Shadows commence en 1958, dans l’orbite de Cliff Richard, dont ils sont d’abord le groupe d’accompagnement, les Drifters, puis les Shadows. Mais très vite, ces musiciens comprennent qu’ils ont une identité propre, un son propre, une vision propre. Hank Marvin à la guitare solo, Bruce Welch à la rythmique, Jet Harris à la basse, Tony Meehan à la batterie. Une formation qui va changer pour toujours la façon dont les guitaristes britanniques, et bientôt mondiaux, pensent leur instrument.

Les Morceaux Phares : Quinze Monuments en 35 Minutes

Quinze chansons. Trente-cinq minutes et trente-deux secondes. Et dans cet espace compact, une leçon magistrale sur ce que peut faire une guitare électrique entre les mains d’un homme qui l’aime vraiment.

Le disque s’ouvre avec « Apache »et comment pourrait-il en être autrement ? Composée à l’origine par Jerry Lordan et enregistrée en juillet 1960, « Apache » fut le premier numéro un des Shadows en tant que groupe autonome. Le riff d’ouverture, immédiatement reconnaissable, est l’une des trois ou quatre phrases de guitare qui ont réellement changé l’histoire de la musique populaire mondiale. Hank Marvin y développe un style de jeu qui combine vibrato caractéristique, articulation millimétrée et sens mélodique d’un compositeur romantique du XIXe siècle. Ce n’est pas de la guitare rock. C’est de la poésie électrique.

« Man of Mystery », face B du single original d' »Apache », expose le côté cinématographique et légèrement inquiétant du répertoire Shadows, une musique de film qui n’existe pas encore, un générique pour un thriller en noir et blanc que personne n’a tourné. « The Stranger » et « F.B.I. » poursuivent dans cette veine : guitares qui narrative, rythmiques qui pulsent comme un cœur au bord de l’explosion.

Et puis vient « Wonderful Land » (1962), peut-être le sommet absolu du groupe. Cette orchestration de cordes, ce tempo de marche, ce solo de Marvin qui monte et monte encore… « Wonderful Land » est la preuve définitive que les Shadows ne faisaient pas que du rock instrumentale : ils faisaient de la musique, sans épithètes restrictifs, sans genres imposés. Ce titre a passé huit semaines au numéro un britannique. Huit semaines.

« Hank Marvin a été le premier guitariste britannique que j’aie jamais voulu imiter. Quand j’entendais jouer les Shadows, je voulais une Stratocaster rouge comme la sienne. Je voulais ce son. J’aurais vendu mon âme pour ce son. »

Eric Clapton

Coulisses et Enregistrement : L’École de la Précision Britannique

Les Shadows enregistrent principalement aux studios Abbey Road d’EMI à Londres, les mêmes studios qui accueilleront les Beatles quelques mois plus tard. Le producteur Norrie Paramor dirige les sessions avec une rigueur toute britannique, mais laisse à Hank Marvin une liberté créative absolue sur les arrangements de guitare.

La Fender Stratocaster rouge de Hank Marvin mérite une mention spéciale. Importée des États-Unis en 1959, ce qui était alors une rareté extrême en Grande-Bretagne, elle était l’une des premières Strats à poser le pied sur le sol britannique. Son son caractéristique, amplifié par un Vox AC15, définit le timbre des Shadows et influencera des générations de guitaristes. Jimmy Page, Ritchie Blackmore, David Gilmour, tous citent Marvin comme influence primordiale.

La section rythmique mérite également qu’on s’y attarde. Jet Harris à la basse joue avec une précision et une inventivité qui anticipent le rôle que le bassiste allait prendre dans le rock des années suivantes. Tony Meehan à la batterie est le garant d’un swing discret mais imparable. Ensemble, ils créent le parfait écrin pour les envolées de Marvin.

Cliff Richard et The Shadows à leur arrivée à Schiphol, Amsterdam, 1962
Cliff Richard et The Shadows à leur arrivée à l’aéroport de Schiphol (Amsterdam), avril 1962, Photo : Harry Pot / Anefo

Héritage et Impact : Les Pères de la Guitare Britannique

L’influence des Shadows sur la musique britannique, et par extension mondiale, est tout simplement incommensurable. À une époque où la guitare électrique était encore un instrument de rebellion américaine, les Shadows en ont fait quelque chose de proprement britannique : élégant, mélodique, cinématographique, et techniquement impeccable.

Ils ont créé un modèle. Ce modèle dit : un guitariste solo peut être la star absolue d’un groupe sans chanter un mot. Ce modèle, repris et amplifié par des générations de musiciens, des Beatles au British Blues Boom, de Jeff Beck à Mark Knopfler, a construit une partie essentielle de l’identité du rock britannique.

La compilation de 1963 est le monument qui commémore cette révolution. Cinquante-six semaines sur les charts, un impact culturel qui dépasse de loin les simples données commerciales, et une musique qui, on peut le vérifier aujourd’hui en appuyant sur « play », n’a pas pris une ride. Apache sonne encore comme une révélation. Wonderful Land est encore bouleversant. Et la Stratocaster de Hank Marvin chante encore comme si c’était 1960 et que tout était possible.

Sans les Shadows, la révolution rock britannique des années 1960 n’aurait pas eu les fondations techniques et esthétiques qui la rendirent possible. Ils sont les pères silencieux de tout ce qui a suivi. Et cette compilation, assemblée avec soin au faîte de leur gloire, est leur testament impérial.

La note des passionnés

4,0 /5

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