The Everly Brothers
L’Enfant Terrible de Bellflower : Quand la Californie Inventait son Mythe Rock’n’Roll
Novembre 1957. L’Amérique est encore sous le choc de Spoutnik et le Président Eisenhower sourit dans les journaux avec la condescendance placide des gens qui ne comprennent pas ce qui est en train de se passer. Ce qui se passe, justement, c’est Eddie Cochran, dix-huit ans, une guitare Gretsch qui brille comme une étoile filante, et un premier album posé sur les bacs des disquaires avec l’aplomb dévastateur d’un météore. Singin’ To My Baby. Le seul, l’unique album studio que cet incandescent gamin de Bellflower, Minnesota, élevé à Bell Gardens, Californie, sortira de son vivant. Un objet unique dans l’histoire du rock. Un testament enregistré par quelqu’un qui ne sait pas encore que c’en est un.
Liberty Records, catalogue LRP 3061, mono. La pochette montre ce garçon aux pommettes saillantes et au sourire carnassier, cheveux gominés en vague parfaite, regard en biais comme s’il jaugeait déjà la postérité. Eddie Cochran n’est pas encore une légende, il est mieux que ça : il est vivant, urgent, présent. Et il enregistre aux Gold Star Studios de Hollywood, ce temple sonore où Stan Ross, l’ingénieur du son, va capturer quelque chose d’électrique et d’irrépétable. Le printemps et l’été 1957, entre deux séances de photos promotionnelles et une apparition au mythique The Ed Sullivan Show, un gamin réinvente ce que veut dire tenir une guitare.

Des Balcons, des Vols et des Bas-Résille : La Musique Qui Déchire le Vinyle
Ouvrons le capot. Face A, premier titre : Sittin’ In The Balcony. Ce n’est pas une composition originale de Cochran, c’est John D. Loudermilk, qui signait alors sous le pseudonyme Johnny Dee, qui l’a écrite. Mais qu’importe la paternité quand quelqu’un s’empare d’une chanson avec une telle fièvre. La voix de Cochran est à la fois veloutée et rugueuse, une contradiction permanente entre le bon garçon et le bad boy, entre la romance du cinéma et la décharge électrique du rock. Le single grimpe jusqu’au numéro 18 du Billboard. À dix-huit ans. Premier essai, première balle dans le mille.
Mais attendez la Face B. Piste 1 : Twenty Flight Rock. Voilà. Voilà le morceau qui change tout. Une descente de guitare qui ressemble à une dégringolade dans un escalier, vingt étages, comme le dit le titre, avec ce riff syncopé, cette basse qui pulse, ce piano rageur. La chanson avait déjà été entendue dans le film The Girl Can’t Help It de Frank Tashlin en 1956, un objet cinématographique extraordinaire où Jayne Mansfield et Little Richard cohabitaient dans un délire de technicolor. Cochran avait dix-sept ans lors du tournage. Dix-sept ans et il volait la vedette à tout le monde.
« Eddie Cochran avait quelque chose que les autres n’avaient pas : il était à la fois le musicien le plus sophistiqué de sa génération et l’ado le plus rebelle du quartier. Il jouait, il chantait, il produisait, et il avait l’air de le faire sans effort. »
Drive In Show, Stockin’ ‘N’ Shoes, Mean When I’m Madces titres à eux seuls dessinent toute la cartographie du désir adolescent américain de 1957. Les drive-ins où on se pelotait à l’abri des regards, les jambes gainées de nylon qui faisaient tourner les têtes, la mauvaise humeur qui n’est que la colère d’aimer et de ne pas être compris. Cochran co-écrit Completely Sweet, Undying Love et Mean When I’m Mad avec son manager Jerry Capehart, une collaboration fructueuse qui allait bientôt enfanter des classiques encore plus dévastateurs.
L’album oscille avec une liberté déconcertante entre la ballade romanesque et le rockabilly incendiaire. Johnny Mann dirige l’orchestre et le chœur, oui, il y a des cordes et des voix harmonisées sur cet album, ce qui lui confère une texture beaucoup plus riche que les productions brutes de Sun Records. C’est du rock, mais du rock en costume, du rock qui sait qu’il peut séduire sa grand-mère autant que faire trembler la salle de bal.
Gold Star, Stan Ross et la Magie Électrique de Hollywood
Les Gold Star Studios. Santa Monica Boulevard, Hollywood. Ce lieu mérite qu’on s’y arrête. Stan Ross et Dave Gold avaient ouvert ce studio en 1950, et en moins de dix ans, l’endroit était devenu l’épicentre sonore de la côte Ouest. C’est là que Phil Spector allait bientôt inventer son Wall of Sound. C’est là que les Beach Boys enregistreraient leurs harmonies. Mais en 1957, c’est Cochran qui occupe le trône.
Stan Ross à la console, Eddie dans la cabine. Dix-huit ans et il sait déjà exactement ce qu’il veut. Les témoignages de l’époque décrivent un musicien d’une maturité sidérante, capable de jouer de la guitare rythmique, de la basse, de la guitare solo, et d’assurer les harmonies vocales lui-même lors des overdubs, une pratique encore rare en 1957. Il n’y a pas d’Auto-Tune, pas de ProTools, pas de filet. Il y a une cabine insonorisée, un micro Neumann, et un garçon qui s’invente une éternité.
La collaboration avec Jerry Capehart mérite aussi d’être mentionnée. Capehart n’était pas seulement le manager : c’était le catalyseur créatif, celui qui poussait Eddie à aller plus loin, à transformer les humeurs passagères en chansons définitives. Ensemble, ils allaient bientôt écrire Summertime Blues en quarante-cinq minutes dans un appartement, un après-midi de 1958. La légende veut que le riff était déjà là, dans les mains de Cochran, attendant les mots. Capehart eu l’idée du thème estival. Et voilà : trois minutes qui résument tout ce qu’est l’été quand on a seize ans et qu’on n’a pas de voiture.

Le Fantôme de Liverpool et l’Éternité Américaine
Eddie Cochran meurt le 17 avril 1960 dans un accident de taxi à Chippenham, en Angleterre. Il a vingt et un ans. Il revenait d’une tournée britannique avec son ami Gene Vincent. On a du mal à imaginer ce qu’il aurait pu faire avec dix ans de plus, vingt ans de plus. Les albums qui auraient suivi Singin’ To My Baby. Les chansons qui n’existent que dans un univers parallèle.
Mais voici la chose extraordinaire : Singin’ To My Babycet album enregistré par un gamin de dix-huit ans en quelques sessions de printemps, a traversé le temps avec une intégrité absolue. En 1960, l’album resurface dans les charts britanniques, atteignant le numéro 19. En 1963, il recharte à nouveau. Les Anglais comprennent quelque chose que les Américains n’ont pas encore tout à fait saisi : ils sont en présence d’un génie disparu trop tôt, et chaque disque est une relique.
Et puis il y a cette histoire, cette histoire qui vaut tous les articles de musicologie du monde. Le 6 juillet 1957, le jour même où Singin’ To My Baby était en cours d’enregistrement aux Gold Star Studios, à l’autre bout de l’Atlantique, dans la cour d’église St. Peter à Liverpool, un garçon de quinze ans nommé Paul McCartney impressionne un certain John Lennon en jouant Twenty Flight Rock note pour note, paroles comprises. McCartney connaît le morceau par cœur. Lennon est bluffé. Il l’invite à rejoindre les Quarrymen. Le reste est, comme on dit en anglais, history.
Singin’ To My Baby : le seul album qu’Eddie Cochran a tenu dans ses mains, vu dans les bacs, entendu à la radio. Un disque qui a contribué, indirectement, à lancer les Beatles. Un disque qui sonne aujourd’hui avec la même urgence électrique qu’en novembre 1957, comme si le vinyle était chargé de quelque chose d’immortel, la voix d’un garçon de dix-huit ans qui chantait à son bébé, sans savoir qu’il chantait à l’éternité.
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