This is Fats Domino
par Fats DOMINO
Le 4 mars 1957 : le jour où le rock’n’roll reçut ses lettres de noblesse
Il y a des dates qui changent le monde. Le 4 mars 1957, Specialty Records lâche dans les bacs une galette de vinyle de douze pouces, la toute première, signe des temps, que ce label californien ait jamais pressée en format LP. Sur la pochette, un visage expressif, des yeux exorbités, la pompe graissée comme un décollage de fusée, et ce titre droit au but, impérial, presque insolent : Here’s Little Richard. Autrement dit : « Le voilà. Je vous préviens. » Il y a dans ce titre quelque chose de la fanfare qui annonce le roi. Et ce soir-là, en 1957, le roi était effectivement là.
Richard Wayne Penniman, dit Little Richard, n’est pas né de la dernière pluie quand il pose ses mains de pianiste frénétique sur ce premier album. Né en 1932 à Macon, Géorgie, il a traîné ses savates dans les clubs miteux du Sud profond, vendu des disques sans succès pour RCA et Peacock Records, et s’est retrouvé à laver la vaisselle au comptoir de la gare routière Greyhound pour dix dollars la semaine. Dix dollars. Un homme qui valait des millions d’avoir dans le crâne, condamné à frotter des casseroles. Mais c’est justement là, dans ce couloir étouffant de la station-service de l’Amérique ségrégationniste, qu’un cri primitif et libérateur prend forme dans sa gorge.
En 1955, il envoie une bande démo à Art Rupe, patron de Specialty. Rupe confie la production au légendaire Bumps Blackwell et expédie Richard à La Nouvelle-Orléans, dans les studios J&M de Cosimo Matassa, l’antre sacrée où Fats Domino et Ray Charles ont déjà gravé leur nom dans le marbre du rock’n’roll. Et c’est là que tout commence. Deux ans plus tard, l’album qui recueille ces explosions atomiques arrive enfin sur le marché. L’Amérique, et bientôt le monde entier, n’en revient pas encore.

Douze déflagrations nucléaires sur sillon noir
L’album s’ouvre sur « Tutti Frutti » comme un direct du gauche en pleine mâchoire. « Awopbopaloobopalopbamboom ! », voilà le premier mot du rock’n’roll moderne. Pas un accord. Pas une intro élégante. Un cri de guerre, un onomatopée cosmique qui n’existe dans aucun dictionnaire de l’Académie française mais qui résume à lui seul l’explosion culturelle la plus spectaculaire du XXe siècle. Jerry Lee Lewis en tremble encore. Elvis Presley, qui a tenté de reprendre le morceau quelques semaines plus tôt, n’en comprend pas encore la moitié. Pat Boone en a sorti une version aseptisée pour les paroissiens d’Amérique blanche. Little Richard, lui, la joue comme si sa vie en dépendait. Ce qui était presque le cas.
« Long Tall Sally » suit, et si vous pensiez récupérer votre souffle, vous vous êtes trompé d’album. Ce boogie ravageur, initialement titré « The Thing » avant que Bumps Blackwell ne trouve un titre plus présentable, fut enregistré trois fois en studio avant que le patron Art Rupe soit satisfait. Trois sessions pour ce qui ressemble à une improvisation totale, une coulée de lave qui descend la montagne en chantant. Les Beatles, quelques années plus tard, en feront l’une de leurs reprises fétiches. Paul McCartney déclarait volontiers que la voix de Little Richard était son modèle absolu, son idole, son alpha et son oméga vocal.
« Ready Teddy », « Rip It Up », « Slippin’ and Slidin' », « Jenny Jenny », « She’s Got It » : chaque plage est un coup de poing supplémentaire. Ces twelve morceaux, six hits confirmés et six inédits, forment un continuum d’énergie proprement hallucinant. Le piano claque, cogne, déraille. La voix monte dans des registres que l’oreille humaine n’avait pas encore vraiment cartographiés. Les cuivres de Lee Allen et des hommes de Fats Domino répondent comme une meute en furie. Earl Palmer aux fûts assène des coups de boutoir qui font trembler les fondations. Tout ça enregistré sur du matériel quatre pistes, dans la chaleur poisseuse de La Nouvelle-Orléans, avec l’urgence de gens qui savent qu’ils font l’Histoire.
« Miss Ann » et « True Fine Mama » révèlent une autre facette : le blues pur, la tradition des cris gospel des églises pentecôtistes de Géorgie qui ont bercé l’enfance de Richard. On comprend mieux d’où vient cette intensité incomparable, il a grandi dans une famille où le chant était prière, extase, transe collective. Le rock’n’roll de Little Richard, c’est une messe noire qui se tiendrait en plein soleil, sur un parquet dansant, avec du whisky plutôt que du vin de messe.
La naissance d’un mythe dans la vapeur des cuisines de la Greyhound
L’histoire de « Tutti Frutti » est l’une des plus savoureuses de toute la mythologie rock. Richard chante depuis des années une version grivoises de ce morceau dans les clubs, une version que nous ne pourrions pas reproduire ici en famille. Quand Bumps Blackwell l’entend pour la première fois au Dew Drop Inn de La Nouvelle-Orléans, il comprend instantanément le potentiel dynamite du truc, mais il faut rendre les paroles présentables pour la radio. Il fait appel à une poétesse locale, Dorothy LaBostrie, qui réécrit les couplets en vingt minutes chrono. Vingt minutes pour des paroles qui allaient changer le monde. L’enregistrement, lui, ne prend que trois prises. Le 13 septembre 1955, à J&M Studios, Little Richard grave dans le vinyl chaud l’une des trente secondes les plus importantes de la culture populaire mondiale.
« Mon plus grand accomplissement, c’est ‘Tutti Frutti’. Ca m’a sorti de la cuisine, j’étais plongeur à la gare routière Greyhound, je gagnais dix dollars par semaine pour douze heures de boulot par jour, et ‘Tutti Frutti’ a été une bénédiction et une leçon. Je remercie Dieu pour ‘Tutti Frutti’. »
Les sessions en studio révèlent un artiste d’une exigence absolue et d’une spontanéité communicative. Bumps Blackwell, qui avait d’abord pensé faire de Richard l’équivalent Specialty de Ray Charles, doit rapidement réviser ses plans. Richard ne veut pas faire du Ray Charles. Il veut faire quelque chose qu’on n’a jamais encore entendu. Il s’en fout des conventions. Il joue debout, il chante en hurlant, il transpire à torrents, il convoque les démons du gospel, du blues et du barrelhouse piano en une même fusion atomique. Cosimo Matassa, l’ingénieur-propriétaire des studios J&M, dira plus tard qu’il n’avait jamais entendu quelqu’un chanter avec cette violence et cette précision simultanément.
Le pianiste joue lui-même sur tous les titres, piano bastonnado, ragtime accéléré, boogie-woogie sur stéroïdes. C’est cette interaction entre ses mains et sa gorge qui fait l’unicité du son Little Richard. Personne d’autre ne peut l’imiter vraiment, et ceux qui ont essayé, ils sont légion, le savent bien.
L’architecte et son immeuble de cent étages

Here’s Little Richard s’est classé treizième au Billboard Top LPs, et reste à ce jour le seul album de Little Richard à avoir intégré le top vingt américain. Rolling Stone l’a placé cinquantième dans sa liste des 500 plus grands albums de tous les temps en 2003. Mais les chiffres, franchement, ne racontent qu’une infime partie de l’histoire.
Ce qui compte, c’est la liste de ceux qui se sont agenouillés devant cet autel. Les Beatles d’abord, Lennon et McCartney ont grandi avec « Long Tall Sally » et « Good Golly Miss Molly » dans les oreilles. Paul McCartney a repris « Long Tall Sally » dès les premières années du groupe de Liverpool, un hommage d’une fidélité absolue à son maître. Jimi Hendrix a joué dans le backing band de Little Richard en 1964-65, et il racontera que c’est là qu’il a compris ce que la musique pouvait être. David Bowie, Prince, Elton John : tous reconnaissent la dette. Mick Jagger a étudié Richard comme un cours magistral. James Brown lui emprunte l’intensité physique, les cris rituels, la communion totale avec le public.
Il y a aussi la question de l’identité, et c’est peut-être là que l’héritage de Little Richard est le plus subversif, le plus durable. Cet homme flamboyant, androgyne, portant plus de mascara qu’une star de cinéma, se produisant dans une Amérique ségrégationniste et puritaine de 1957, a ouvert des portes que personne n’avait encore osé toucher. Il a dit : je suis différent, excessif, indéfinissable, et c’est exactement pour ça que je suis inimitable. Le rock’n’roll, ce n’est pas la conformité. C’est l’explosion de soi.
Richard lui-même ne s’est jamais privé de rappeler sa place dans le panthéon. « Je suis l’innovateur. Je suis le créateur. Je suis l’émancipateur. Je suis l’architecte du rock’n’roll ! » déclarait-il dans une interview reproduite dans le Rolling Stone Interviews. La fanfaronnade, certes. Mais aussi la vérité pure et dure. Quelqu’un devait bien le dire.
Here’s Little Richard, en 1957, ce n’est pas seulement un premier album. C’est la pose de la première pierre de toute une civilisation musicale qui allait recouvrir la planète entière comme une marée haute. Le certificat de naissance officiel du rock’n’roll moderne, avec numéro de serie, tampon Specialty Records et signature en onomatopées cosmiques. Awopbopaloobopalopbamboom. Prenez-en soin.
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