With the Beatles
par The BEATLES
L’Empire Contre-Attaque : Genèse du Deuxième Acte des Conquérants
Novembre 1963. En neuf mois à peine, les Beatles ont conquis la Grande-Bretagne, déclenché une hystérie collective sans précédent dans l’histoire de la musique populaire, et sont désormais en train de préparer l’invasion de l’Amérique. Dans ce contexte de toute-puissance naissante, leur deuxième album britannique, With the Beatles, sorti le 22 novembre 1963, le même jour que l’assassinat de Kennedy, coïncidence tragique et vertigineuse, démontre que le premier n’était pas un coup de chance.
Si Please Please Me était le cri de naissance, With the Beatles est la démonstration de puissance. L’enfant qui vient d’apprendre à marcher et qui court déjà. Cette fois, pas de session marathon en une journée : le groupe a enregistré sur sept sessions étalées sur trois mois, 18 et 30 juillet, 11, 12 et 30 septembre, 3 et 17 octobre 1963. Plus de soin, plus d’ambition, plus d’espace pour expérimenter. Et pourtant, la même énergie volcanique, le même génie mélodique, la même urgence qui dit : nous sommes ici, et rien ne sera plus comme avant.
La pochette mérite qu’on s’y attarde. Ce portrait en clair-obscur signé Robert Freeman, les quatre visages mi-éclairés mi-dans l’ombre, est l’une des photographies les plus reconnaissables de toute l’histoire de la culture populaire. Freeman s’est inspiré de la technique de Astrid Kirchherr, la photographe hambourgeoise qui avait immortalisé les Beatles pré-Ringo lors de leurs séjours en Allemagne. Un clin d’œil aux origines, une déclaration d’identité artistique. Les Beatles ne ressemblaient à personne. Ils ne ressembleraient à personne.

Les Morceaux Phares : Lennon, McCartney, Harrison et le Monde Entier
L’album s’ouvre avec « It Won’t Be Long »et le « yeah, yeah, yeah » qui la propulse est presque une signature déposée. Lennon y est en état de grâce, voix en avant, plein de cette confiance mordante qui le caractérise. Le riff est simple, l’énergie est totale, et la chanson dure moins de deux minutes et demie, parfait exemple de l’économie de moyens qui est une des grandes forces des Beatles de cette époque.
« All My Loving » de McCartney est peut-être la perle absolue de l’album. Cette rythmique de guitare qui court presque comme un jazz, cette mélodie si joliment construite qu’elle sembler vous avoir toujours appartenu, ce pont harmonique vertigineux… En concert, lors des émissions télévisées de fin 1963 et début 1964, « All My Loving » déclenchait des crises d’hystérie collective. On peut comprendre pourquoi.
« Roll Over Beethoven » de Chuck Berry interprété par Harrison reste, soixante ans après, une leçon magistrale de ce que signifie s’approprier un standard. Harrison ne copie pas Berry. Il le digère, le transforme, le renvoie avec un supplément d’âme britannique qui en fait quelque chose de neuf. C’était l’un des morceaux préférés de Lennon, McCartney et Harrison depuis avant même qu’ils s’appellent les Beatles, et ça s’entend.
Et puis il y a la grande surprise de l’album : « Don’t Bother Me », la première composition solo de George Harrison. Écrite alors que George souffrait d’une grippe à Bournemouth, la chanson révèle un songwriter qui n’a rien à envier à ses deux partenaires, plus sombre, plus mélancolique, mais d’une sincérité absolue. L’ombre du quiet Beatle commence à dessiner ses contours.
« With the Beatles a tout changé. Les photographs, les arrangements, la façon dont nous utilisions les harmonies vocales. Nous avions compris que nous pouvions tout faire. Absolument tout. »
Coulisses et Enregistrement : La Machine à Rêves en Pleine Accélération
La grande nouveauté technique de cet album, c’est l’introduction du 4 pistes aux studios EMI lors de la session du 17 octobre 1963. Cette évolution technologique, qui permettait d’enregistrer et d’éditer les sons avec une flexibilité révolutionnaire, allait changer pour toujours la façon dont la musique pop était fabriquée. Les Beatles et George Martin furent parmi les premiers à explorer pleinement ses possibilités.
Les sessions se déroulent à Abbey Road, dans la même salle numéro deux qui avait accueilli le marathon de février. Mais l’atmosphère est différente. Les Beatles sont désormais des stars, pas encore des demi-dieux, mais clairement des stars. Les demandes sont plus nombreuses, la pression commerciale plus intense. EMI veut un deuxième album avant la fin de l’année. Le groupe le livre en octobre. Entre l’enregistrement et la sortie, moins de trois semaines. L’industrie musicale de 1963 fonctionnait à une vitesse que personne n’oserait imaginer aujourd’hui.
George Martin est à nouveau aux commandes, mais il observe avec une fascination croissante la sophistication grandissante de Lennon et McCartney en tant que compositeurs. En l’espace de quelques mois, ils sont passés de bons auteurs pop à quelque chose de bien plus difficile à définir. Les arrangements vocaux se sont complexifiés. Les structures harmoniques sont devenues plus audacieuses. Martin commencera, dès les albums suivants, à utiliser ses propres compétences orchestrales pour amplifier ces intuitions.
Héritage et Impact : La Veille de l’Invasion Américaine
With the Beatles sort le 22 novembre 1963. Le même jour, à Dallas, John F. Kennedy est assassiné. La coïncidence est stupéfiante et donne à cet album une charge historique particulière : il est le dernier album britannique des Beatles avant que le monde ne bascule, avant que l’innocence, si tant est qu’il en restait, ne s’évapore définitivement.
Deux mois et demi plus tard, le 7 février 1964, les Beatles atterrissent à l’aéroport JFK de New York. L’Amérique ne sera plus jamais la même. Et ce sont les chansons de cet album, « All My Loving » jouée au Sullivan Show, « Roll Over Beethoven » en bis de leur premier concert américain, qui accompagneront cette invasion historique.

L’album atteint la première place du UK Albums Chart et s’y installe durablement. Il vend en quelques semaines un nombre de copies qui dépassait l’entendement pour l’industrie musicale britannique de l’époque. La Beatlemania est totale, absolue, irrésistible. Et With the Beatles en est la bande sonore parfaite : quatorze chansons d’une efficacité confondante, un éclectisme brillant (compositions originales, reprises de soul américaine, covers de rock’n’roll pur) et une maturité artistique qui laisse pantois quand on songe que Lennon et McCartney avaient respectivement vingt-trois et vingt et un ans.
De With the Beatles, il n’y avait qu’un chemin possible : vers le haut, toujours plus haut, vers A Hard Day’s Night, Help!, Rubber Soul, Revolver, Sgt. Pepper’s… L’ascension la plus vertigineuse de toute l’histoire de la musique populaire. Et tout ça a commencé là, en novembre 1963, avec quatorze chansons et quatre garçons qui n’avaient pas encore vingt-cinq ans.
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