Sortie 1965

Il est des moments dans l’histoire de la culture populaire où l’on peut pointer une ligne précise, une date, un disque, et dire : voilà. Voilà le moment exact où quelque chose a changé. Pas progressivement, pas imperceptiblement, brutalement. Définitivement. Help!, le cinquième album studio des Beatles, paru le 6 août 1965, est l’un de ces moments. Pas parce qu’il est le meilleur album des Beatles, il ne l’est probablement pas, même si cette discussion est aussi futile qu’envoûtante. Mais parce qu’il est le disque où les quatre garçons de Liverpool cessent définitivement d’être ce que le monde croyait qu’ils étaient.

On pensait avoir affaire à un groupe de pop joyeuse, légère, conçue pour faire danser les teenagers et faire hurler les filles dans les salles de concert. Help! prouve que c’était une erreur d’analyse. Les Beatles sont des compositeurs. Ils sont des artistes. Et ils commencent à en avoir assez de faire semblant de ne pas l’être.

Les Beatles en portrait promotionnel, 1965
Les Beatles en 1965, année de la sortie de Help!

Genèse : au secours, le succès m’étouffe

Pour comprendre Help!, il faut comprendre dans quel état se trouvent les Beatles en 1965. Ils ont conquis le monde. Littéralement, la Beatlemania a traversé l’Atlantique, a déferlé sur les États-Unis lors des performances télévisées d’Ed Sullivan en février 1964, a planté son drapeau sur chaque territoire humain où on faisait tourner des disques. Ils jouent dans des stades, désormais, Shea Stadium à New York accueillera 55 000 personnes cet été-là pour les voir jouer. On ne les entend pratiquement pas tant les cris couvrent la musique. C’est une situation absurde pour quatre musiciens qui prennent leur art au sérieux.

John Lennon, en particulier, est en crise. Il l’avouera des années plus tard avec une franchise brutale : la chanson-titre, « Help! », n’est pas un exercice de style pop. C’est un cri du cœur. « J’étais vraiment en train de demander de l’aide. » Le succès l’a isolé. La Beatlemania est une prison dorée. Il boit trop, il grossit, il ne se reconnaît plus. La chanson dit tout ça, pas en code, pas en métaphore, directement, avec cette honnêteté que Lennon imposera toujours à sa meilleure écriture.

Paul McCartney, lui, traverse une période d’épanouissement créatif qui culminera bientôt avec Rubber Soul et Revolver. Sur Help!, il pose les jalons de ce qui sera sa contribution la plus durable : la capacité à écrire des mélodies d’une beauté éternelle, des chansons qui semblent avoir toujours existé. « Yesterday »McCartney a rêvé la mélodie, s’est réveillé, a joué quelques accords, ne croyait pas que c’était original, a passé des semaines à demander aux gens si c’était une chanson existante. Ce n’en était pas une. C’était la sienne. Et c’est devenu la chanson la plus reprise de l’histoire de la musique populaire.

Conférence de presse des Beatles au Metropolitan Stadium, Minnesota, 21 août 1965
Conférence de presse des Beatles au Metropolitan Stadium, Minnesota, 21 août 1965, Minnesota Historical Society

Les morceaux phares : du cri à la cathédrale

« Help! »le titre, le signal d’alarme, le double fond. En surface : un tube pop guillerettement rythmé avec une guitare folk en intro et des harmonies vocales parfaites. En dessous : une confession nue, un homme qui dit au monde « je me noie et vous croyez que je fais des signes de la main. » La tension entre la forme joyeuse et le contenu désespéré est ce qui rend cette chanson irréductible.

« Yesterday »une guitare acoustique, la voix de McCartney seul, puis des cordes. Pas de batterie. Pas de guitare électrique. Pas de George, pas de John, pas de Ringo. McCartney seul avec son chagrin et une chanson qui dit adieu à quelque chose, à la jeunesse, à une relation, à l’innocence. Le string quartet arrangé par George Martin est parfait. La chanson est parfaite. Il n’y a rien à ajouter et rien à enlever.

« Ticket to Ride »lourd, ralenti, presque hypnotique. Le riff de Lennon est une chose lente et irrésistible, la batterie de Ringo Starr trouve un groove qu’aucun d’eux n’avait encore joué. Lennon dira plus tard que c’est « l’un des premiers heavy metal records. » C’est excessif mais pas totalement faux. « You’ve Got to Hide Your Love Away »Lennon à la guitare acoustique, en mode Dylan clairement assumé, avec des flûtes qui arrivent dans les refrains comme des oiseaux de mauvais augure. « I’ve Just Seen a Face » de McCartney, du bluegrass britannique, un tempo folle qui ne reprend pas son souffle, une joie pure qui équilibre les ombres de Lennon.

« La chanson ‘Help!’ est la plus honnête que j’aie jamais écrite. Je n’étais pas en train de jouer le jeu du pop star là, j’étais vraiment en train de crier au secours. Et personne n’a compris parce qu’on pensait que c’était juste une chanson. »

John Lennon, interview à Rolling Stone, 1970

Dans les coulisses : George Martin, le cinquième Beatles et l’invention du son

Il est impossible de parler de Help! sans parler de George Martin. Le producteur des Beatles est à cette époque au sommet de son art, un homme de formation classique qui comprend instinctivement ce que ces quatre garçons en train de muer ont besoin et comment les aider à le trouver.

Pour « Yesterday, » Martin propose le string quartet. McCartney est sceptique, il n’a pas voulu d’une batterie, il ne veut pas non plus sonner « show-biz. » Martin lui promet un arrangement sobre, contemporain. Le résultat définit ce que peut être un arrangement de cordes dans une chanson pop : jamais sentimental, jamais surchargé, toujours au service de la mélodie. Martin ne dirigeait pas les Beatles, il les traduisait. Il entendait ce qu’ils entendaient dans leurs têtes et il trouvait le moyen de le mettre sur bande.

Les sessions au Studio 2 d’Abbey Road ont une qualité particulière pendant cette période. Les Beatles ne jouent pas encore en salle, leur carnet de tournées est encore chargé, mais leurs esprits sont déjà ailleurs. Harrison découvre le sitar indien. Lennon lit Nietzsche. McCartney va aux concerts de jazz. Ringo Starr, le plus discret des quatre mais l’un des plus musicaux, développe un jeu de batterie d’une singularité absolue, ce groove syncopé de « Ticket to Ride » qui anticipe le style qu’on appellera plus tard « classic rock. »

L’album est enregistré en quelques semaines, en parallèle des scènes du film de Richard Lester qui porte le même nom, un film délicieusement absurde, coloré, mod, qui n’a presque rien à voir avec la musique qu’il est censé illustrer. C’est peut-être le signe le plus clair que les Beatles en 1965 sont deux choses à la fois : les pop stars que le monde attend et les artistes qu’ils sont en train de devenir.

L’héritage : la porte entrouverte sur Rubber Soul et l’infini

Help! est décisif parce qu’il est la charnière. Après Help! vient Rubber Soul en décembre 1965, l’album qui stupéfie tout le monde par sa cohérence artistique, sa profondeur textuelle, son ambition assumée. Après Rubber Soul vient Revolver en 1966, le disque qui invente l’album de rock comme forme artistique totale. Et après Revolver vient Sgt. Pepper’s en 1967, le big bang.

Sans Help!, cette trajectoire n’est pas lisible. C’est sur cet album que les Beatles apprennent à se faire confiance comme compositeurs sérieux, que Lennon commence à mettre ses vraies émotions dans ses vraies chansons, que McCartney découvre que sa mélodie rêvée peut devenir « Yesterday. » C’est sur cet album qu’ils cessent de demander la permission pour être ce qu’ils sont.

« Yesterday » a été reprise plus de 2 200 fois dans des versions enregistrées officiellement. C’est le record absolu de l’histoire de la musique populaire. Ce chiffre seul dit quelque chose d’essentiel sur ce que les Beatles ont accompli en 1965 : ils ont écrit des chansons pour les siècles. Pas pour une saison, pas pour un été, pas pour une génération, pour tous ceux qui, dans cent ans ou dans mille ans, auront perdu quelque chose et chercheront les mots pour le dire.

Les mots existent. Ils sont dans cet album. « Yesterday, all my troubles seemed so far away. » On n’a pas trouvé mieux depuis.

La note des passionnés

4,5 /5

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