1967 Album

Sgt. Pepper´s Lonely Heart Club Band

par The BEATLES

4,5
Sortie 1967

Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band : le big bang de la pop moderne

Il faut bien commencer quelque part, alors commençons par l’évidence : sans Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, la musique populaire ne serait pas ce qu’elle est. Point final. Cet album des Beatles, paru le 1er juin 1967, n’est pas seulement un grand disque. C’est une rupture, une ligne de fracture qui coupe l’histoire du rock en deux : avant et apres. C’est le moment ou la pop est devenue un art majeur, ou le studio est devenu un instrument, ou un album a cessé d’etre une collection de singles pour devenir une oeuvre totale.

Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band

Replantons le décor. Fin 1966, les Beatles ont décidé d’arreter les tournées. Marre des hurlements, marre de ne plus s’entendre jouer, marre de ce cirque ambulant. Ils se replient à Abbey Road, dans le sanctuaire des studios EMI, avec leur sorcier producteur George Martin et l’ingénieur Geoff Emerick. Et là, libérés de la contrainte scénique, ils vont faire exploser toutes les limites. Près de 700 heures de studio, une somme astronomique pour l’époque, là ou leur premier album avait été bouclé en une seule journée.

Une genèse sous influences

L’idée de départ, on la doit à Paul McCartney : et si les Beatles n’étaient plus les Beatles, mais un groupe imaginaire, le Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band ? Un alter ego fictif qui leur permettrait de tout oser, de se libérer de leur propre légende. Génie conceptuel. Le disque devient une sorte de spectacle de music-hall psychédélique, un cabaret halluciné. Les influences sont multiples et vertigineuses. Le LSD, évidemment, qui irrigue les visions kaléidoscopiques de Lucy in the Sky with Diamonds. L’Inde et le sitar, ramenés par George Harrison de ses voyages mystiques avec Ravi Shankar, qui donnent à Within You Without You sa profondeur méditative. Et la musique concrète, l’avant-garde, Stockhausen et Cage, dont Paul s’était entiché et qui nourrissent les expérimentations sonores les plus audacieuses.

« On voulait faire un disque qui n’aurait pas pu etre joué sur scène. C’était toute l’idée. Le studio devenait notre terrain de jeu, notre instrument. » Paul McCartney a souvent rappelé cette philosophie révolutionnaire.

A Day in the Life, le sommet absolu

Et puis il y a le morceau de cloture, ce monument, ce vertige : A Day in the Life. Fruit de la collaboration parfaite, et paradoxale, entre Lennon et McCartney. Une chanson en deux parties soudées par l’une des idées les plus folles jamais enregistrées : un crescendo orchestral ou quarante-et-un musiciens classiques reçoivent pour seule consigne de partir de la note la plus grave de leur instrument et de monter, librement, chaotiquement, vers la note la plus aigue. Un mur de son cataclysmique, une tornade orchestrale.

Et cet accord final, ce fameux accord de mi majeur plaqué simultanément sur plusieurs pianos par Lennon, McCartney, Ringo et Mal Evans, et tenu pendant près de quarante secondes grace à une montée progressive du volume de captation, jusqu’à ce qu’on entende le grincement des chaises et le bruit de la climatisation du studio. L’éternité capturée sur bande. Frissons garantis.

Une pochette légendaire

Impossible de parler de Sgt. Pepper’s sans évoquer sa pochette, conçue par les artistes pop Peter Blake et Jann Haworth. Plus de soixante-dix personnages découpés en grandeur nature entourent les Beatles en uniformes satinés multicolores. Marx, Marilyn Monroe, Edgar Allan Poe, Bob Dylan, Aldous Huxley, des gourous, des acteurs, des écrivains. Un panthéon personnel et délirant. La pochette a elle seule est devenue une oeuvre d’art iconique, parodiée et célébrée des milliers de fois.

Fun fact : initialement, la liste des personnages devait inclure Jésus, Gandhi et Hitler. Gandhi fut retiré pour ne pas froisser le marché indien d’EMI, et Hitler, bien que sa silhouette ait été préparée, fut finalement caché derrière le groupe sur la photo finale. Autre détail : c’est l’un des tout premiers albums rock à imprimer les paroles des chansons sur la pochette, une innovation qui changeait le rapport de l’auditeur au texte.

La guerre créative Lennon-McCartney

On idéalise souvent le tandem Lennon-McCartney, mais Sgt. Pepper’s est aussi le produit d’une tension créative grandissante. Paul, de plus en plus moteur, mélodiste solaire et perfectionniste de studio. John, plus reveur, plus acide, attiré par l’expérimentation et les paradis artificiels. Cette friction, loin de nuire au disque, le sublime. With a Little Help from My Friends, écrite pour Ringo, incarne la chaleur collective du groupe, tandis que Lucy in the Sky with Diamonds déploie l’imaginaire onirique de Lennon dans toute sa splendeur kaléidoscopique.

Quant à la rumeur tenace voulant que Lucy in the Sky with Diamonds soit un acrostiche caché de LSD, Lennon a toujours juré que le titre venait d’un dessin de son fils Julian représentant sa camarade de classe Lucy. Vérité ou dénégation maligne ? Le mystère demeure, et c’est très bien ainsi.

L’héritage d’un monument

Le disque rafla quatre Grammy Awards et devint le premier album rock à recevoir cette consécration dans des catégories majeures. Il trona des semaines durant en tete des classements des deux cotés de l’Atlantique. Mais surtout, il changea la façon meme dont on concevait, fabriquait et écoutait la musique. Apres Sgt. Pepper’s, tout devenait possible. Les Stones répondirent avec Their Satanic Majesties Request, les Beach Boys s’effondrèrent face au défi, et toute une génération de musiciens comprit que les frontières venaient d’exploser. Cinquante ans plus tard, on débat encore : Sgt. Pepper’s est-il vraiment le meilleur album des Beatles ? Certains lui préfèrent Revolver, plus rugueux, ou l’Album Blanc, plus éclaté. Débat légitime et sans fin. Mais une chose est certaine, indiscutable, gravée dans le marbre de l’histoire : aucun disque n’a eu autant d’impact culturel, n’a autant élargi le champ des possibles, n’a autant marqué son époque. Sgt. Pepper’s, c’est le moment ou la pop a levé les yeux vers les étoiles et s’est mise à réciter de la poésie. Mettez-le, du premier riff jusqu’au dernier accord suspendu, et laissez-vous emporter. Vous tenez entre les mains rien de moins que le big bang de la musique moderne.

La note des passionnés

4,5 /5

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