Il y a une ironie dans le fait que le dernier album des Beatles , le seul groupe qui a changé la musique populaire de façon irréversible , soit l’album qui leur a coûté le plus cher émotionnellement et artistiquement, et qui a été le plus difficile à faire. Let It Be, sorti en mai 1970 dans une version produite par Phil Spector après des mois d’hésitation et de désaccords internes, est l’album de la dissolution , un document précieux et douloureux d’un groupe en train de se séparer.
Les sessions originales , le projet « Get Back » de janvier 1969, filmé par Michael Lindsay-Hogg , avaient l’ambition de montrer les Beatles revenir à leurs racines, jouer ensemble sans overdubs ni production sophistiquée. Ce retour aux sources devait produire un album honnête et une performance télévisée. Ce qu’il a produit à la place, c’est des heures de footage montrant quatre hommes qui ne s’entendent plus, que la tension épuise, que la désintégration collective rend incapables de produire quelque chose qui les satisfasse tous.
John Lennon et Paul McCartney sont en conflit ouvert dans ces sessions , sur la direction musicale, sur le rôle de Yoko Ono présente à toutes les sessions, sur l’avenir du groupe. George Harrison, dont les compositions ont été systématiquement sous-évaluées par Lennon-McCartney depuis des années, résiste. Ringo Starr, le plus pragmatique et le plus pacifique des quatre, regarde avec tristesse.
Et pourtant, au milieu de tout cela, il y a de grandes chansons. « Get Back » est du rock and roll pur, de la joie dans l’anarchie, un retour aux origines qui fonctionne malgré les tensions. « Don’t Let Me Down » , one des grandes déclarations d’amour de Lennon à Ono, jouée sur le toit du building d’Apple Records lors de ce concert improvisé qui sera le dernier des Beatles , est brûlante d’une sincérité absolue.
Le concert du toit d’Apple Records, le 30 janvier 1969, est l’un des moments les plus emblématiques de l’histoire du rock. Le groupe qui ne tournait plus depuis 1966 joue sur un toit à Savile Row devant des passants stupéfaits, jusqu’à ce que la police vienne interrompre la performance. Dans le froid de janvier londonien, en chemises, ils jouent leur musique avec une liberté et une joie qu’aucune salle de concert n’aurait pu produire.
Phil Spector, appelé pour sauver les enregistrements que les Beatles avaient abandonnés en état inachevé, prend des décisions controversées. Sur « The Long and Winding Road », il ajoute des choeurs et des cordes luxuriantes que McCartney n’a pas approuvées et qu’il renie publiquement. Cette décision ternira la sortie de l’album et renforcera les tensions entre les membres du groupe autour du contrôle artistique.
En 2003, la version Let It Be… Naked , sans les overdubs de Spector, mélangée par Glyn Johns qui avait été le premier à travailler sur les sessions , sera publiée, donnant une vision alternative plus sobre et plus proche de l’intention originale. Les deux versions ont leurs partisans, et les deux sont des documents valides de la même période.
John Lennon sera assassiné le 8 décembre 1980 à New York. George Harrison mourra d’un cancer du poumon le 29 novembre 2001. Paul McCartney et Ringo Starr sont toujours vivants et toujours actifs musicalement. La musique des Beatles , cette oeuvre de huit ans entre 1962 et 1970 , reste la plus influente de toute l’histoire de la musique populaire. Et Let It Be, malgré ses imperfections et son contexte douloureux, en est un chapitre essentiel.
Let It Be est aussi l’album des belles chansons de George Harrison , « I Me Mine » et « For You Blue » , qui rappellent que le moins célébré des quatre Beatles était peut-être le plus profond. Sa créativité sur cet album, dans des conditions difficiles, préfigure son album solo All Things Must Pass de 1970 , l’un des plus grands albums de rock de toute la décennie.
La décision de confier les bandes des sessions « Get Back » à Phil Spector reste controversée aujourd’hui. McCartney en particulier n’a jamais pardonné les arrangements orchestraux que Spector a ajoutés sans autorisation. La version Let It Be… Naked de 2003, qui restitue les enregistrements dans leur état épuré, montre que la musique , même brute, même inachevée , avait assez de force pour exister sans les ornements de Spector.
Le concert du toit est aussi le dernier acte public d’une histoire qui avait commencé dans un club de Liverpool en 1960. Ces dix années de musique , 200 chansons, des dizaines d’albums , représentent l’arc narratif le plus complet et le plus riche de toute l’histoire du rock. Et le toit froid d’Apple Records, le 30 janvier 1969, en est la conclusion , pas grandiose, pas planifiée, juste quatre hommes qui jouent ensemble une dernière fois.
Le projet « Get Back » avait initialement été conçu par McCartney comme un retour aux origines, une façon de recréer la spontanéité des premières années du groupe. L’ironie est que ces sessions ont produit l’inverse de la spontanéité , des heures de footage montrant un groupe incapable de se trouver, de s’entendre, de créer avec la liberté qui avait été la leur dans les caves de Liverpool et de Hambourg. La pression de la caméra, la présence de Yoko, les tensions internes , tout conspirait contre la légèreté cherchée.
La mort de Lennon en 1980 a transformé rétrospectivement l’ensemble de la discographie des Beatles en quelque chose d’irréversiblement clos et de sacré. Let It Be est devenu un testament. « Let it be » , laisse aller , sonnait soudain comme un message personnel de Lennon à ses fans, à McCartney, au monde. Ce réencodage rétroactif d’une oeuvre par les circonstances biographiques est l’une des choses les plus étranges qui puissent arriver à une chanson.
Plus de The BEATLES
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration












