Walls and bridges
par John LENNON
John Lennon en 1974 est un homme entre deux chapitres. Installé à Los Angeles loin de New York et de Yoko Ono, dans cette période qu’il appellera lui-même son « lost weekend » bien qu’elle ait duré dix-huit mois, il enregistre « Walls and Bridges », son cinquième album solo. C’est un album de transition et de contradiction, à la fois le plus commercial qu’il ait signé depuis les Beatles et l’un des plus personnellement révélateurs, un album de fête et de mélancolie, de légèreté et de profondeur.
« Whatever Gets You Thru the Night », le premier single, est une chanson de fête légère et funky que Lennon a co-créée avec Elton John, qui joue du piano et chante en harmonie. Elton avait prédit à Lennon que la chanson atteindrait la première place aux États-Unis. Lennon avait parié qu’elle n’y arriverait pas. Il avait tort. La chanson a effectivement atteint le sommet des charts américains, première et unique fois de sa carrière solo. En retour, il était convenu que Lennon monte sur scène avec Elton John au Madison Square Garden si le pari était perdu. Le concert du 28 novembre 1974 au MSG s’est avéré être sa dernière apparition scénique publique.
« Number 9 Dream » est peut-être la chanson la plus belle de l’album, et l’une des plus belles que Lennon ait jamais composées. Elle part d’une expérience nocturne, d’un rêve où une voix prononçait les syllabes « Ah böwakawa pousse pousse », des sons sans sens assignable, purement sonores. Lennon a construit autour de ce souvenir une mélodie flottante et contemplative, arrangée avec une délicatesse remarquable : des cordes qui arrivent au bon moment, une pulsation rythmique douce, et la voix de Lennon qui semble venir d’un endroit entre le sommeil et l’éveil. C’est la chanson d’un homme qui a appris à trouver de la beauté dans ce qui résiste à l’explication.
« Scared » est le contrepoint sombre de l’album, celui où Lennon regarde sa vie avec une lucidité directe et courageuse. C’est Lennon tel qu’il était au meilleur de lui-même : sans déguisement, sans romantisation, disant exactement ce qu’il ressentait. Sa capacité à transformer la vulnérabilité en chanson sans perdre la dignité ni chercher la complaisance est l’une des choses qui le distinguent de presque tous ses contemporains.
« Bless You » est une ballade dédiée à Yoko avec une transparence désarmante. Lennon était séparé d’elle mais continuait de lui écrire des chansons. Cette contradiction dit quelque chose sur la nature de l’amour dans sa vie : plus fort que les circonstances, plus résistant que les distances, présent même dans l’absence. La mélodie est simple, l’arrangement est délicat, et l’émotion est réelle.
La production de l’album est assurée par Lennon lui-même avec l’aide de Roy Cicala. Le son est plus chaleureux et plus organique que sur les albums précédents, plus proche du musicien live que du compositeur de studio. Klaus Voormann à la basse, ami de longue date depuis l’époque de Hambourg, Jim Keltner à la batterie, Nicky Hopkins au piano : ce sont des musiciens qui savent jouer pour la chanson plutôt que pour eux-mêmes, et ça s’entend dans chaque mesure.
« Old Dirt Road » est une co-composition avec Harry Nilsson qui ressemble à une conversation entre deux amis qui regardent passer le temps. Simple, directe, légèrement mélancolique, avec une mélodie qui reste sans chercher à s’imposer. Nilsson et Lennon partageaient une sensibilité musicale très proche, un goût pour les mélodies immédiates et les émotions directes, et cette complicité s’entend dans la façon naturelle dont la chanson existe.
« Steel and Glass » est une chanson plus dure, rythmiquement plus complexe, qui montre que Lennon n’avait pas abandonné ses instincts les plus mordants. Elle fait écho à « Working Class Hero » dans sa façon de regarder le monde avec un regard critique et sans concessions, mais avec une énergie musicale différente, plus funky, plus New York des années soixante-dix.
« Walls and Bridges » est sorti le 26 septembre 1974 et a immédiatement dominé les charts américains et britanniques. C’est l’album de Lennon qui a peut-être le mieux vieilli commercialement, le plus accessible à un auditeur qui ne l’a jamais écouté. Mais au-delà de l’accessibilité, il y a dans ces chansons une profondeur et une honnêteté qui les distinguent de la production pop de l’époque. Lennon avait trente-trois ans au moment de cet enregistrement. « Walls and Bridges » dit avec clarté où il en était : entre le passé et l’avenir, entre la liberté et la solitude, entre la légèreté apparente et la profondeur réelle.
Ce qui rend « Walls and Bridges » particulièrement intéressant d’un point de vue musical, c’est la façon dont Lennon intègre les influences new-yorkaises et américaines de cette période sans perdre sa propre voix. Les rythmes funky de « Whatever Gets You Thru the Night », les arrangements de soul de « Bless You », le groove plus dépouillé de « Steel and Glass » : toutes ces influences sont assimilées et transformées en quelque chose qui reste reconnaissablement lennonnien. C’est le signe d’un artiste suffisamment sûr de son identité musicale pour absorber les influences extérieures sans en être submergé. La fluidité avec laquelle il passe d’un registre à l’autre sur cet album est l’un de ses atouts les plus remarquables.
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