John Lennon. Tittenhurst Park, Ascot, 1971. Seize mois après le dissolution des Beatles, John Lennon enregistre dans le manoir géorgien qu’il vient d’acquérir dans le Berkshire l’album de sa vie. « Imagine » est une déclaration d’intention artistique et philosophique d’une clarté et d’une beauté rares. La chanson-titre est devenue l’hymne universaliste le plus connu du vingtième siècle. L’album entier est une démonstration que Lennon était, toutes proportions gardées, le génie le plus complet de sa génération : compositeur, arrangeur, producteur, et chansonnier de classe mondiale.
Le titre « Imagine » est né de la lecture par Lennon d’un livre de Yoko Ono intitulé « Grapefruit », un recueil d’instructions conceptuelles dans le style de l’art Fluxus. Ono avait popularisé cette forme d’art participatif dans lequel le texte donne une instruction que l’esprit du lecteur doit accomplir. « Imagine » est la mise en musique de cette idée : une invitation à visualiser un monde différent, sans frontières ni propriétés, sans religion institutionnelle ni patriotisme étroit. Lennon aurait dû créditer Ono comme co-compositrice. Il l’a reconnu lui-même plus tard.
La production de l’album est un chef-d’oeuvre discret. Phil Spector, qui avait sauvé « Let It Be » avec son mur de son controversé, joue ici un rôle beaucoup plus retenu. Le son de « Imagine » est clair, présent, direct. Le piano de Lennon sur la chanson-titre est l’un des sons les plus immédiatement reconnaissables de toute la musique populaire. Il y a dans ce son de piano une qualité presque aquatique, une résonance qui semble venir de très loin.
« How Do You Sleep? » est l’autre pôle de l’album : une attaque frontale contre Paul McCartney, acerbe et précise, avec des paroles qui décortiquent avec une cruauté clinique les ambitions commerciales de son ancien partenaire. McCartney avait attaqué Lennon dans les textes de certaines chansons de « Ram ». Lennon répondait avec une virulence qui a choqué les fans des Beatles et blessé McCartney profondément. George Harrison joue un solo de guitare slide sur ce morceau, ajoutant une dimension ironique à une chanson que son auteur ne regrettera jamais d’avoir écrite.
« Jealous Guy », l’une des chansons les plus belles et les plus vulnérables de la carrière de Lennon, est une confession directe sur ses propres faiblesses : la jalousie, la possessivité, la peur de l’abandon. Cette honnêteté désarmante est l’une des qualités qui rendaient Lennon unique parmi ses contemporains. Là où d’autres construisaient des personas, Lennon se mettait à nu avec une franchise qui confond encore aujourd’hui.
Nicky Hopkins, Klaus Voormann, Alan White, Jim Keltner, George Harrison : l’entourage musical de Lennon sur cet album est celui des meilleurs musiciens de sa génération. L’orchestre de cordes de John Barham ajoute une beauté classique à plusieurs morceaux. Tout est au service de la vision de Lennon, sans ostentation, sans compétition.
Le film « Imagine », tourné simultanément par Yoko Ono et John Lennon, accompagne l’album avec des images d’une beauté simple et poétique. La scène du piano blanc dans la pièce blanche de Tittenhurst, avec Yoko qui ouvre progressivement les volets pendant que Lennon joue : c’est l’une des images les plus iconiques de la culture visuelle pop du vingtième siècle.
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