Sortie 1969

Yellow Submarine, The Beatles (1969) : le sous-marin qui en cachait un autre

17 janvier 1969. Pendant que les quatre Beatles se dechiraient dans les studios d’Apple pour enregistrer ce qui deviendra Let It Be, sortait tranquillement en magasin un album dont personne n’attendait grand chose. Yellow Submarine, bande originale du film d’animation sorti en 1968, etait considere par beaucoup comme un produit derive, une obligation contractuelle, un sous-produit de la machine Beatles. John Lennon lui-meme avait declare que les quatre nouveaux morceaux qu’ils y avaient contribues etaient « les rebuts que les autres n’avaient pas voulu ». Brutal, mais pas entierement faux. Et pourtant cette brutalite cache une verite plus nuancee et plus interessante. Car Yellow Submarine, dans son imperfection assumee, dans son statut de parent pauvre de la discographie beatlesienne, recele des petits tresors qui meritent qu’on s’y attarde avec respect et attention.

L’album se divise en deux parties tres inegales. La face A contient les six chansons des Beatles : « Yellow Submarine » (deja publiee en 1966), « Only a Northern Song », « All Together Now », « Hey Bulldog », « It’s All Too Much » et « All You Need Is Love » (deja publiee en 1967). La face B est entierement composee de la partition orchestrale de George Martin pour le film. C’est cette architecture desequilibree qui a nui a la reputation de l’album : quatre morceaux inedits, c’est peu. Trop peu pour un album entier de la part d’un groupe dont chaque publication etait un evenement mondial. Mais examinons ces quatre inedits un par un, et le tableau change radicalement.

Pochette Yellow Submarine Beatles 1969

Hey Bulldog : le chef-d’oeuvre cache

« Hey Bulldog » est la piece maitresse de l’album et l’une des grandes chansons oubliees des Beatles. Enregistree le 11 fevrier 1968 en une seule journee de studio, a l’origine pour filmer un clip promotionnel de « Lady Madonna », la chanson s’est imposee d’elle-meme lors de la session. Lennon arrive avec quelques accords de piano martelants et une rythmique blues-rock, et en quelques heures, le groupe a un morceau qui fait resonner les studios Abbey Road de tout son grondement. La ligne de basse de McCartney est monumentale, la guitare de Harrison crache et mord, la batterie de Starr claque comme des coups de fouet. Lennon chante avec cette voix rauque et ironique qui est sa signature sonore. « Hey Bulldog » est du rock pur, sans fioritures, sans pretention psychedelique. Une chanson qui serait parfaitement a sa place sur n’importe quel album de rock classique des annees 70. Le fait qu’elle soit enterree dans la bande son d’un film d’animation est l’une des nombreuses injustices de l’histoire du rock.

« It’s All Too Much » de George Harrison merite elle aussi une attention particuliere. Longue de plus de six minutes dans sa version complete, c’est un hymne psychedelique d’une ambition considerable, avec des riffs de guitare qui font tout le chemin jusqu’au free jazz et des paroles qui celebrent la dissolution du moi dans l’experience cosmique. Harrison etait alors profondement immerge dans la philosophie hindoue et la musique de Ravi Shankar, et cette chanson en porte toutes les marques. « Only a Northern Song » est une satire acide du systeme editorial musical signee Harrison, malicieuse et irreverencieuse. « All Together Now » est la chanson de comptine la plus ecoutable jamais ecrite par un groupe de rock. Simple, directe, universelle.

La suite orchestrale de George Martin, en face B, constitue a elle seule un album de musique cinematographique magnifique et largement meconnu. Martin n’est pas seulement le producteur des Beatles : il est un compositeur de plein droit, et sa partition pour le film le demontre avec eclat. Le film d’animation lui-meme, dirige par George Dunning, est un chef-d’oeuvre de l’art visuel psychedelique des annees 60, avec des decors inspires de l’art nouveau et du pop art. Les Beatles n’y preterent pas leur voix a leurs personnages animes, laissant ce soin a des acteurs de doublage. Mais ils y apparaissent en version live dans les toutes dernieres minutes, pour une signature charmante et facetieuse.

On a souvent eu tendance a regarder de haut Yellow Submarine. Cette condescendance est injuste. L’album contient « Hey Bulldog », et « Hey Bulldog » seule vaut le deplacement. Elle contient aussi la preuve supplementaire que George Harrison etait un songwriter de premier plan, injustement eclipse par le duo Lennon-McCartney. Et elle contient la sublime partition de George Martin, qui montre que le producteur des Beatles etait lui-meme un musicien de genie. Un sous-marin jaune qui cache, dans ses soutes, des tresors plus precieux qu’il n’y parait a premiere vue.

Le film Yellow Submarine a lui aussi connu une seconde vie remarquable. Restaure en 2012 a partir des negatifs originaux, il est ressorti dans les salles avec un eclat visuel amplifie par la technologie moderne. Les sequences psychedeliques, les jeux graphiques, les couleurs eclatantes de l’univers de Pepperland, tout cela retrouve une jeunesse et une force que les copies usees des annees precedentes ne laissaient plus deviner. Le film continue de fasciner les spectateurs de toutes les generations, non seulement comme objet de nostalgie mais comme oeuvre d’art a part entiere, independante du groupe qui lui a prete sa musique. C’est la meilleure chose que Yellow Submarine ait produite : une oeuvre qui se tient debout seule, qui n’a pas besoin du prestige des Beatles pour imposer son existence. Une oeuvre qui dit quelque chose d’universel sur la joie et la creativite humaines.

« Hey Bulldog est l’une des dix meilleures chansons des Beatles. Le fait qu’elle soit sur cet album-la est l’une des grandes ironies de l’histoire du rock. » (Mark Lewisohn, historien des Beatles)

The Beatles sur X

La note des passionnés

4,5 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Yellow Submarine