1967 Album

Magical Mystery Tour

par The BEATLES

4,5
Sortie 1967

Magical Mystery Tour : Le Grand Cirque Psychédélique des Fab Four

Novembre 1967. Le monde est en train de changer de peau. Le Flower Power embaume les rues de San Francisco, les étudiants rêvent de révolution, et quelque part à Londres, dans les studios d’Abbey Road, quatre types de Liverpool sont en train d’inventer le futur du rock. Magical Mystery Tour, sorti le 27 novembre 1967, n’est pas simplement un album. C’est un état d’esprit, une hallucination collective mise en musique, le testament psychédélique d’un groupe qui venait de signer Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band six mois plus tôt et qui refusait absolument de se reposer sur ses lauriers.

Il faut bien comprendre le contexte. Les Beatles ont arrêté de tourner en août 1966, après un dernier concert au Candlestick Park de San Francisco. Finis les hurlements des groupies, fini le chaos des tournées mondiales, finie la prison dorée du succès immédiat. Paul McCartney, dans un avion qui traversait l’Atlantique, griffonne dans un carnet l’idée d’un bus magique qui emmènerait ses passagers dans un voyage initiatique. L’idée est simple, presque enfantine. Mais entre les mains des Beatles, le simple devient sublime.

Magical Mystery Tour - The Beatles - Pochette 1967

L’album, ou plutôt le double EP original au Royaume-Uni avant d’être commercialisé en LP aux États-Unis, s’ouvre sur ce titre éponyme qui est une pure déclaration d’intention. La fanfare carnavalesque, les cuivres déchaînés, cette invitation à monter dans le bus de la folie. John Lennon et Paul McCartney en parfaite osmose créative, une dernière fois peut-être, avant que les fractures internes ne commencent à lézarder la façade. John chante, Paul répond, et quelque part dans ce dialogue, on entend la fin d’une époque.

La Face Sombre de l’Utopie

Parce que sous les couleurs chatoyantes, sous les costumes de cirque et les images fleuries, Magical Mystery Tour est un disque qui parle de mort, d’anxiété, de perte. The Fool on the Hill, cette ballade que McCartney a composée en pensant à un sage incompris, est d’une mélancolie qui vous prend à la gorge. Le piano, la flûte, cette voix qui monte vers des registres inhabituels. On a souvent dit que Paul était le plus commercial des Beatles, le plus pop, le plus grand public. Ceux qui pensent ça n’ont jamais vraiment écouté The Fool on the Hill.

Et puis il y a I Am the Walrus. Seigneur, I Am the Walrus. John Lennon a prétendu avoir écrit cette chanson en entendant deux choses simultanément : une sirène de police et le rythme de sa propre respiration. Il voulait délibérément rendre fous les journalistes qui cherchaient des sens cachés dans les paroles des Beatles. Il a réussi au-delà de toutes ses espérances. Des générations de fans ont disséqué chaque ligne, cherché des messages subliminaux, construit des théories élaborées. John riait dans sa barbe, ou plutôt dans ses lunettes rondes de Lennon the Walrus.

« I am the eggman, they are the eggmen, I am the walrus, goo goo g’joob. » John Lennon voulait juste se moquer du monde. Il a créé une des phrases les plus citées de l’histoire du rock.

George Harrison, souvent relégué au rang de faire-valoir par une presse obsédée par le tandem Lennon-McCartney, signe ici Blue Jay Way, du nom d’une rue de Hollywood où il attendait des amis dans le brouillard californien. La chanson est hypnotique, légèrement menaçante, baignée dans un orientalisme qui doit tout aux leçons de Ravi Shankar. Harrison était en train de devenir quelqu’un d’autre, quelqu’un de plus grand que ce que le cadre des Beatles lui permettait d’exprimer. On le sait maintenant. En 1967, les fans l’ignoraient encore.

Penny Lane et Strawberry Fields : Le Double Single Miraculeux

Aux États-Unis, Capitol Records a eu la brillante idée d’inclure dans la version album les deux faces du single sorti en février 1967. Penny Lane et Strawberry Fields Forever. Deux chansons qui évoquent Liverpool, la ville natale, les souvenirs d’enfance, mais de façon radicalement différente. Penny Lane est ensoleillée, précise, quasi documentaire, avec ce piccolo trompette emprunté à Bach que McCartney a repéré dans un concert de télévision. Strawberry Fields est brumeuse, fragmentée, construite à partir de deux prises en deux tonalités différentes que George Martin a assemblées en changeant la vitesse de l’une d’elles. Un bricolage de génie.

John Lennon a dit une fois que Strawberry Fields était la seule chanson dont il était vraiment fier. Pas Yesterday, pas Hey Jude, pas Imagine. Strawberry Fields. Parce qu’elle était honnête, parce qu’elle parlait de sa confusion intérieure, de son incapacité à être sûr de quoi que ce soit. Nothing is real. Rien n’est réel. En 1967, après des années de Beatlemania, après avoir été adulé comme des dieux, le doute existentiel de John sonne comme un cri dans la nuit.

Le film télévisé qui accompagne l’album est une catastrophe critique à sa sortie. La BBC le diffuse le 26 décembre 1967 et la presse britannique le massacre. Trop bizarre, trop improvisé, trop psychédélique pour le grand public. Les Beatles, pour la première fois de leur carrière, essuient un vrai revers. Mais comme souvent avec les œuvres incomprises, le temps a rendu son verdict. Aujourd’hui, le film est considéré comme un précurseur des clips vidéo, un objet d’art expérimental, une curiosité fascinante.

Ce qui rend Magical Mystery Tour unique dans la discographie des Beatles, c’est précisément cette qualité de transition. C’est l’album charnière entre l’euphorie de Sgt. Pepper et la complexité du White Album. C’est le moment où le groupe est au sommet de sa puissance créative et commence pourtant à percevoir les premiers signes de dissolution. Brian Epstein, leur manager et figure paternelle, est mort d’une overdose accidentelle en août 1967, deux mois avant l’enregistrement. Le bus magique roule sans conducteur, et tout le monde fait semblant de ne pas s’en apercevoir.

L’Héritage d’un Disque Maudit

Cinquante-sept ans plus tard, Magical Mystery Tour sonne encore comme une découverte. Baby You Can Drive My Car est une leçon de groove, Hello, Goodbye est une pop song parfaite dans sa simplicité apparente, Your Mother Should Know est un clin d’oeil au music-hall britannique que McCartney adorait depuis l’enfance. Et All You Need Is Love, enregistrée en direct pour la première émission de télévision mondiale Our World et diffusée à 400 millions de spectateurs, reste l’un des moments les plus poignants de l’histoire de la pop.

John Lennon a composé All You Need Is Love en trois jours, avec la contrainte de créer quelque chose de simple, compréhensible par toutes les langues. Il a réussi. La chanson est devenue l’hymne d’une génération, peut-être de plusieurs. Et pourtant, quelques mois plus tard, les Beatles allaient commencer à se déchirer, à se disputer les droits d’édition, à s’accuser mutuellement de trahison. L’amour ne suffisait pas. Il n’a jamais suffi. Mais pendant deux minutes et cinquante-sept secondes, on a voulu y croire.

Magical Mystery Tour est un album qui vous embarque malgré vous. Vous montez dans le bus en pensant faire un petit tour touristique, et vous en descendez transformé, légèrement désorienté, avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose d’unique. C’est exactement ce que le rock doit faire. Les Beatles l’ont compris mieux que quiconque. Et ce disque de novembre 1967, entre deux saisons du monde, en est la preuve la plus éclatante.

La note des passionnés

4,5 /5

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