Smiley Smile : le sourire fêlé du génie brisé des Beach Boys
Il y a des disques qui sont des chefs-d’oeuvre, des disques qui sont des échecs, et puis il y a Smiley Smile, qui est les deux à la fois, et bien davantage. Cet album des Beach Boys, paru en septembre 1967, est sans doute l’un des objets les plus étranges, les plus déconcertants et les plus secrètement géniaux de toute l’histoire de la pop. C’est le son d’un esprit en train de se fissurer, capté sur bande magnétique. C’est la bande-son d’une débacle sublime.
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Pour comprendre Smiley Smile, il faut comprendre ce qui l’a précédé. Brian Wilson, le cerveau démiurge des Beach Boys, venait de signer Pet Sounds, sommet absolu de la pop orchestrale, et travaillait depuis des mois sur un projet encore plus ambitieux : Smile, qu’il décrivait comme une « symphonie adolescente à Dieu ». Le disque devait pulvériser tout ce qui existait, dépasser les Beatles, redéfinir la musique populaire. Et puis, tout s’est écroulé.
L’ombre de Sgt. Pepper et l’effondrement
Quand Sgt. Pepper’s des Beatles déboule en juin 1967, Brian Wilson, déjà fragilisé par les drogues, la paranoïa et une pression colossale, s’effondre. Il se sent dépassé, battu sur son propre terrain. Smile, ce chef-d’oeuvre fantome, est abandonné, démantelé, enterré. À la place, dans la précipitation, les Beach Boys enregistrent Smiley Smile, version lo-fi, dépouillée, presque amateur, de ce qui aurait du etre leur Everest.
« Smiley Smile, c’était un truc qu’on a fait à la maison. C’était modeste, intime. On était tous un peu paumés, et ca s’entend. » Carl Wilson résumait ainsi l’ambiance fantomatique de ces sessions.
Enregistré en grande partie dans le home studio improvisé de Brian, l’album sonne radicalement différent de tout ce que les Beach Boys avaient fait avant. Exit les murs de son grandioses, place à des arrangements minimalistes, des voix nues, des bizarreries sonores, une atmosphère de reve éveillé teinté de mélancolie et d’humour absurde.
Heroes and Villains, le vestige du chef-d’oeuvre perdu
Au coeur de l’album trone Heroes and Villains, l’unique survivant majeur du projet Smile, fruit de la collaboration entre Brian Wilson et le parolier visionnaire Van Dyke Parks. Ce morceau, avec sa structure éclatée, ses changements de tempo abrupts, ses harmonies vocales stratosphériques, donne un aperçu vertigineux de ce qu’aurait pu etre Smile. C’est à la fois frustrant et magnifique, comme contempler les ruines d’un temple qu’on n’a jamais pu voir achevé.
Les légumes de Brian et la visite de McCartney
Maintenant, accrochez-vous, parce qu’on entre dans le territoire des anecdotes légendaires. Le morceau Vegetables est entouré d’un folklore délicieux. À cette époque, Brian Wilson, en pleine obsession alimentaire et hygiéniste, était persuadé des vertus quasi mystiques des légumes. On raconte qu’il mangeait des légumes pendant l’enregistrement, et surtout, qu’une partie de la percussion du morceau aurait été obtenue en croquant littéralement des céleris et des carottes devant les micros.
Et le clou du spectacle : Paul McCartney en personne, de passage à Los Angeles, serait venu rendre visite à Brian pendant ces sessions et aurait participé à Vegetables, notamment en croquant des légumes pour la piste rythmique. Le Beatle et le Beach Boy, les deux génies rivaux de la pop, réunis autour d’un saladier. Si ce n’est pas une scène digne d’un film, je ne sais pas ce qui l’est.
Un disque culte, à contretemps
À sa sortie, Smiley Smile a déconcerté tout le monde. Les fans attendaient le grand oeuvre promis, ils ont reçu un disque étrange, dépouillé, presque enfantin. Le guitariste Carl Wilson a eu cette phrase restée célèbre : Smiley Smile serait « un coup de génie, mais c’était un coup de génie minuscule. » L’album s’est vendu modestement, devenant l’un des plus gros échecs commerciaux du groupe à ce stade. Mais le temps, ce grand justicier, a fait son oeuvre. Aujourd’hui, Smiley Smile est considéré par de nombreux critiques et musiciens comme un disque culte, un précurseur de tout un pan de la musique expérimentale, ambient et lo-fi. Sa fragilité meme, son coté bricolé et intime, lui confère une beauté unique, hors du temps.
Des titres comme Wonderful ou Wind Chimes sont d’une délicatesse à fleur de peau, des miniatures poétiques qui semblent flotter hors de la réalité. Il n’y a plus rien de la fougue surf des débuts, plus de bagnoles ni de filles en bikini. À la place, une introspection vaporeuse, presque spectrale, l’expression musicale d’un homme qui se retire peu à peu du monde. Brian Wilson mettra des décennies à se remettre de l’échec de Smile, et il faudra attendre 2004 pour qu’il le ressuscite enfin, dans une version solo enfin achevée et acclamée. Mais Smiley Smile, lui, restera ce témoin précieux et déchirant du moment ou tout a basculé. Ni vraiment l’album qu’on attendait, ni tout à fait celui qu’on redoutait, mais un troisième objet, mystérieux et touchant, un sourire fêlé sur le visage d’un génie qui regardait déjà vers l’abime. Écoutez-le un soir, seul, à voix basse. Vous comprendrez.
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