John Lennon et Paul McCartney ne s’accordaient sur rien. Leur relation créatrice était construite sur la rivalité productive, le désaccord fécond, l’antagonisme amical. Sauf sur un point : quand un journaliste leur demandait quel était leur chanteur américain préféré, ils répondaient tous les deux la même chose, immédiatement et sans hésiter : Harry Nilsson. Cet écrivain-compositeur-interprète de Brooklyn, fils d’une famille déchirée par le divorce et l’abandon qui avait grandi dans les rues de Flatbush avant de s’installer à Los Angeles, était en train d’enregistrer son deuxième album quand l’Amérique découvrit que les Beatles le mettaient sur un piédestal. « Aerial Ballet », sorti en 1968, est le disque qui a changé sa vie.
Harry Nilsson n’avait pas eu une enfance facile. Son père avait quitté la famille quand il avait trois ans, sa mère l’avait élevé seule dans la pauvreté avant d’envoyer l’enfant chez sa grand-mère à Los Angeles. L’adolescent autodidacte avait appris à jouer de la guitare seul, avait écrit ses premières chansons dans sa chambre, et avait commencé à les vendre à d’autres artistes avant de tenter sa chance en studio. Quand il sort « Pandemonium Shadow Show » en 1967, son premier album, il est employé de nuit dans un département informatique d’une banque de Los Angeles. Il n’a jamais fait une scène publique. Il compose et chante uniquement en studio.
« Everybody’s Talkin' » est la chanson qui va tout changer. Ecrite par Fred Neil (qui composera aussi « The Dolphins » et sera une influence majeure sur les chanteurs folk de l’époque), cette ballade mélancolique sur la solitude et le désir d’échapper à la ville est reprise par Nilsson avec une tendresse et une précision qui la font paraître entièrement sienne. La version de Nilsson, incluse dans « Aerial Ballet », sera choisie par le réalisateur John Schlesinger comme chanson principale de son film « Midnight Cowboy » (1969), avec Dustin Hoffman et Jon Voight. L’Oscar du meilleur film de l’année. La chanson gagnera un Grammy Award du Meilleur Enregistrement Contemporain en 1970. Nilsson deviendra célèbre du jour au lendemain.
Mais l’album contient bien plus que cette chanson. « Good Old Desk », l’ouverture, est un hommage cocasse à un bureau de travail, une ode à l’objet quotidien traité avec la gravité d’un poème d’amour. Nilsson avait cette capacité unique à trouver le sublime dans le trivial, à raconter des histoires ordinaires avec des mélodies extraordinaires. « Mr. Richland’s Favorite Song » est un portrait psychologique complexe d’un personnage de la vie quotidienne, traité comme un personnage de roman de Philip Roth.
« Daddy’s Song », composée par Nilsson, sera reprise dans « Head », le film psychédélique et déconstruit des Monkees (1968). Cette chanson sur l’absence du père, thème autobiographique central dans l’oeuvre de Nilsson, est habillée d’arrangements sophistiqués par George Tipton, qui co-produira la plupart des albums de Nilsson. Tipton a le génie des orchestrations : il sait comment habiller une mélodie sans l’étouffer, comment faire sonner les cordes et les vents sans tomber dans la mièvrerie. Son travail sur « Aerial Ballet » est un modèle du genre.
La voix de Harry Nilsson est un instrument à part entière. Contre-ténor naturel pouvant monter dans les aigus avec une facilité confondante, il peut aussi descendre dans des graves chaleureux et veloutés. Il pratique l’art de la nuance avec une maîtrise qui fait penser aux grands chanteurs pop classiques : Frank Sinatra pour la diction, Scott Walker pour l’intensité émotionnelle, Brian Wilson pour les harmonies vocales complexes. Nilsson pouvait chanter à lui seul trois ou quatre parties d’harmonie, les enregistrant en overdub avec une précision de métronome.
« Together » et « Waiting » montrent les deux visages de l’album : le premier, une pop song ensoleillée aux harmonies bossa nova, le second, une ballade sombre sur l’attente et l’incertitude. Cette capacité à basculer entre les humeurs sans que l’album perde sa cohérence est une des grandes qualités de Nilsson. Il ne compose pas pour un genre, il compose pour les émotions humaines dans leur diversité, et il trouve à chaque fois l’arrangement et la mélodie qui correspondent exactement à ce qu’il veut dire.
Derek Taylor, attaché de presse des Beatles, sera le premier à envoyer l’album de Nilsson à Lennon et McCartney. La réaction de Lennon sera immédiate : il appelle Nilsson en pleine nuit depuis Londres pour lui dire qu’il est le meilleur. Cette reconnaissance des Beatles ouvrira à Nilsson les portes de l’Apple Records, le label des Fab Four, bien que le deal ne se concrétise jamais vraiment. L’amitié entre Nilsson et Lennon durera toute leur vie, culminant dans les Sessions de Los Angeles de 1973-74 (la « Lost Weekend » de Lennon avec May Pang) où les deux hommes enregistreront l’album « Pussy Cats » ensemble.
Harry Nilsson passera le reste de sa carrière à osciller entre le génie absolu et le gâchis monumental. « Nilsson Schmilsson » (1971) avec « Without You » sera son plus grand succès. « Son of Schmilsson » (1972) son plus grand excès. « The Point! » (1971) son oeuvre la plus singulière. Il mourra d’une crise cardiaque en 1994 à l’age de cinquante-deux ans, laissant un catalogue immense et inégal, dont « Aerial Ballet » reste l’un des sommets les plus purs. Un disque qui sonne comme si Nilsson n’avait rien eu à prouver, juste quelque chose à dire.
Fun fact : quand « Everybody’s Talkin' » est choisie pour « Midnight Cowboy », la première réaction du réalisateur John Schlesinger est de demander si le mot « Talkin' » n’est pas une faute d’orthographe. Son assistant doit lui expliquer que c’est un style d’écriture volontaire, emprunté au blues et au gospel, où les « g » finaux sont délibérément omis. Schlesinger répond : « Ah, c’est donc du langage populaire. Parfait. » La chanson sera dans le film. L’Amérique ordinaire avait enfin son hymne.
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