1966 Album

And Then… Along Comes the Association

par The ASSOCIATION

4,0
Sortie 1966

Californie, 1966 : les harmonies avant les hippies

Il y a une version de la Californie de 1966 que l’histoire du rock a tendance à oublier parce qu’elle est trop sage, trop propre, trop bien coiffée pour l’imaginaire psychédélique qui va tout envahir l’année suivante. C’est la Californie de The Association, celle des jeunes hommes en tenues soignées qui chantent à six ou sept voix avec une précision qui donnerait des complexes à un choeur de cathédrale. The Association n’est pas une anomalie dans le paysage musical californien de 1966 : c’est une fleur particulière dans un jardin extraordinairement divers, celle qui choisit la sophistication harmonique là où d’autres choisissent la distorsion électrique ou la libération psychédélique.

« And Then… Along Comes The Association », premier album du groupe sorti en 1966 sur Valiant Records, arrive avec quelque chose de rare dans le rock de l’époque : une maîtrise vocale qui emprunte au gospel, au folk, au jazz et au classique sans jamais perdre de vue que c’est de la pop music, que ça doit toucher le plus grand nombre, que la beauté accessible est une ambition légitime. Ce disque est la preuve que sophistication et popularité ne sont pas des termes contradictoires, à condition de savoir ce qu’on fait.

Qui sont-ils, ces garçons aux voix de velours?

The Association se forme à Los Angeles en 1965, autour d’une poignée de musiciens qui viennent d’horizons variés et qui partagent une obsession : les voix. Pas une voix, pas deux voix en harmonie, mais l’idée que six ou sept voix humaines chantant ensemble avec la précision et la couleur d’un instrument à vent peuvent créer quelque chose qu’aucun autre instrument ne peut reproduire. Russ Giguere, Gary Alexander, Jules Alexander, Terry Kirkman, Brian Cole, Ted Bluechel Jr. : autant de chanteurs capables de tenir leur partie dans des arrangements vocaux d’une complexité inhabituelle pour la pop.

Leur modèle, quelque part, est une synthèse entre les Beach Boys (l’ambition harmonique, le travail sur les voix superposées) et les Beatles (l’intelligence mélodique, la capacité à écrire des chansons qui fonctionnent simultanément comme pop radio et comme oeuvres plus élaborées). Mais The Association a aussi ses propres influences : le folk revival, le cool jazz, les chanteurs classiques. Ce mélange particulier produit un son immédiatement reconnaissable, ce son « Association » qui ne ressemble à rien d’autre en 1966.

Cherish : le slow qui arrête le temps

Le single le plus connu de cet album s’appelle « Cherish », et il atteint la première place du Billboard Hot 100 en septembre 1966. C’est une chanson d’amour à sens unique, celle d’un homme qui aime une femme qui l’aime comme un ami. L’amour non réciproque, le désir condamné à rester dans l’ombre, la beauté mélancolique d’un sentiment que l’autre ne partage pas. Les paroles sont d’une sincérité désarmante, sans l’ironie distante qui protège tant de chansons de pop de l’époque.

Ce qui rend « Cherish » inoubliable, c’est la façon dont les voix construisent le pont entre le solo et le choeur, la manière dont les harmonies s’ajoutent progressivement pour créer un crescendo émotionnel qui est presque cinématographique. On entend la chanson et on voit des images, un film intérieur que chacun construit différemment mais que la musique déclenche avec une régularité parfaite. C’est la définition du grand single de pop : une chanson qui devient le décor sonore des émotions personnelles de millions de personnes qui ne se connaissent pas.

Along Comes Mary : la chanson qui fait débat

L’autre grand moment de l’album est « Along Comes Mary », premier single du groupe, sorti avant l’album. Le morceau monte dans les charts et se retrouve immédiatement sous surveillance pour ses paroles supposément codées sur la marijuana, « Mary » étant un argot courant pour la drogue à l’époque. The Association a toujours nié cette interprétation. Les paroles, écrites par Tandyn Almer, sont surréalistes et métaphoriques, et la Mary dont il est question peut être n’importe quelle entité symbolique : une femme, un état d’esprit, une révélation. Peu importe. L’ambiguïté fait vendre des disques.

Musicalement, « Along Comes Mary » est le parfait contrepoint à la douceur de « Cherish ». Le tempo est plus vif, les guitares plus présentes, le groove plus insistant. Les voix ne construisent pas ici un édifice de tendresse mais une machine à énergie collective, un mur de sons qui avance avec une conviction de bulldozer. La chanson démontre que The Association n’est pas un groupe de slow-dance uniquement. Ils peuvent faire quelque chose qui a de l’allant, du punch, de l’urgence.

L’architecture des arrangements : une leçon de pop music

Ce qui distingue « And Then… Along Comes The Association » de la production contemporaine, c’est le soin apporté aux arrangements. Le producteur Curt Boettcher, qui travaille avec le groupe sur certains titres, est un génie des arrangements vocaux et orchestraux. Il comprend comment superposer les couches sonores pour créer une profondeur qui n’est jamais étouffante, comment utiliser les cordes et les cuivres comme des pincelles plutôt que comme du fond de teint, comment laisser respirer les voix tout en leur donnant un contexte instrumental riche.

Chaque titre de l’album est une leçon d’architecture sonore. Les introductions sont calculées pour attraper l’oreille immédiatement. Les ponts sont des moments de surprise qui renouvellent l’intérêt avant qu’il ne se lasse. Les finales sont satisfaisantes sans être prévisibles. C’est du travail d’artisan, au meilleur sens du terme, celui qui implique une maîtrise totale des outils et un respect absolu du matériau.

La scène folk de Los Angeles : un écosystème méconnu

The Association émerge de la scène folk de Los Angeles, notamment du Troubadour sur Santa Monica Boulevard, cette salle qui voit passer dans les années soixante à peu près tout ce que la Californie compte de talent musical. C’est là que les voix se sont formées, que les arrangements ont été testés devant un public exigeant, que le groupe a compris ce qui fonctionnait et ce qui ne fonctionnait pas. Le Troubadour est un laboratoire, une école, et The Association en sort avec quelque chose de solide que le studio va fixer pour longtemps.

La scène folk-pop californienne de 1965-1966 est souvent éclipsée dans les récits historiques par ce qui va suivre : le Summer of Love, Haight-Ashbury, les groupes psychédéliques. Mais elle produit une musique de grande qualité, sophistiquée, réfléchie, qui influence considérablement ce qui vient après. The Mamas and the Papas, Simon and Garfunkel (qui viennent de New York mais s’inscrivent dans le même courant), The Byrds avec leurs harmonies: autant de formations qui partagent avec The Association cette conviction que les voix humaines chantant ensemble sont l’instrument le plus puissant que la musique populaire ait jamais connu.

Windy et la conquête de 1967

L’album de 1966 prépare le terrain pour « Windy », le grand single de 1967 qui devient numéro un américain et consacre définitivement The Association comme l’une des formations majeures de la pop californienne. Mais les racines de « Windy », son architecture vocale, son aisance mélodique, sa façon de faire paraître le compliqué évident, tout ça se trouve dans les sillons d' »And Then… Along Comes The Association ». L’album de 1966 est la chrysalide. « Windy » est le papillon. Et pour comprendre comment un papillon aussi beau peut éclore, il faut avoir observé la chrysalide.

Le groupe continuera d’enregistrer et de tourner jusqu’au milieu des années soixante-dix, avec des succès variables, des changements de line-up, des adaptations au climat musical changeant. Mais cette première photo de famille, prise en 1966 avant que tout change, reste leur document le plus pur. Six jeunes hommes avec des voix extraordinaires et une vision claire de ce qu’ils veulent faire. Les cheveux pas encore trop longs. Le sourire encore naturel. L’Amérique qui danse encore avant le grand désenchantement. C’est ça aussi, « And Then… Along Comes The Association » : une capsule de temps remplie de beauté harmonique.

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