Sortie 1968

Present Tense, Sagittarius (1968) : les ingénieurs du rêve californien et le sourire de Brian Wilson

Il est des disques qui brillent de l’éclat des étoiles filantes : éblouissants dans l’instant, oubliés un moment plus tard. Present Tense de Sagittarius, sorti le 3 juillet 1968 sur Columbia Records, est de cette espèce rare, un bijou de sunshine pop baroque et psychédélique qui brille d’une lumière si douce qu’on pourrait presque le manquer si on ne fait pas attention. Ce n’est pas un album de stars : Sagittarius n’est pas un vrai groupe au sens traditionnel du terme, mais le projet en studio de Gary Usher, producteur et compositeur brillant, et de Curt Boettcher, l’un des arrangeurs les plus doués de la Californie des sixties. Et pourtant, ce disque porte en lui quelque chose d’essentiel sur le rêve américain de 1968.

Pochette de Present Tense de Sagittarius, 1968

Brian Wilson, Glen Campbell et les fantômes de Smile

Gary Usher et Curt Boettcher sont deux des grandes figures méconnues de la musique populaire californienne des années soixante. Usher était un ami et collaborateur de longue date de Brian Wilson des Beach Boys, ayant co-écrit plusieurs chansons avec lui au début des années soixante. Boettcher, lui, était le virtuose derrière Begin, le chef-d’oeuvre oublié de The Millennium, autre bijou de la sunshine pop californienne. Pour Present Tense, ils ont réuni autour d’eux une brochette de musiciens de session extraordinaires, dont Glen Campbell, qui prête sa voix à plusieurs titres, et Bruce Johnston des Beach Boys.

L’album est une merveille de construction sonore. Les arrangements de Boettcher sont d’une sophistication étonnante : cordes, cuivres, choeurs superposés, effets de studio inventifs, le tout dans ce son chaud et lumineux qui caractérise la Californie des years dorées. La chanson phare, My World Fell Down, est un petit bijou de pop baroque avec ses ruptures rythmiques abruptes, son passage parlé surréaliste au milieu du morceau, ses harmonies vocales complexes : une composition originale de John Carter et Geoff Stephens qui avait été un hit mineur en 1967 dans une première version, mais que Sagittarius rehaussa en quelque chose de véritablement visionnaire. La voix sur ce titre est celle de Glen Campbell, dissimulée sous des traitements studio, ce qui en faisait une sorte de collaboration secrète entre deux des plus grands talents de la pop californienne.

L’album avait été précédé d’un single éponyme en 1967 qui avait atteint la 70e place du Billboard Hot 100, suffisamment pour que Columbia accepte de financer un album complet. Mais Present Tense est bien plus qu’une extension d’un single : c’est une déclaration artistique complète, une vision cohérente d’une pop qui n’avait pas besoin d’être distordue ou violente pour être profonde. L’ombre du projet Smile abandonné par Brian Wilson plane sur tout l’album : Usher et Boettcher semblaient vouloir accomplir ce que Wilson n’avait pas pu terminer, une pop orchestrale d’une beauté absolue, légère comme une bulle de savon mais construite avec la précision d’un horloger suisse.

« Gary Usher et Curt Boettcher étaient les architectes invisibles de tout un pan de la pop californienne. Sans eux, la sunshine pop n’aurait jamais atteint la sophistication qu’elle a eue en 1967 et 1968. » (Richie Unterberger, critique musical, AllMusic)

La chanson The Truth Is Not Real est peut-être le moment le plus psychédélique de l’album, délirieusement trippante avec ses textures sonores qui évoquent les Moody Blues et les premières expériences de studio de Paul McCartney. Hotel Indiscreet, I Guess the Lord Must Be in New York City (titre magnifique qui trouvera un écho chez Harry Nilsson un an plus tard), Musty Dusty, chaque chanson est une miniature parfaite, un monde sonore autonome qui s’inscrit néanmoins dans la cohérence globale de l’oeuvre. Le paradoxe de Present Tense est qu’il semble hors du temps précisément parce qu’il est si profondément ancré dans son époque : il capte l’état d’esprit californien de 1968 avec une précision photographique.

Sagittarius ne sortira qu’un deuxième et dernier album, The Blue Marble en 1969, avant de se dissoudre. Gary Usher continua à produire d’autres artistes, Boettcher disparut trop tôt dans l’oubli. Mais Present Tense reste, comme un rayon de soleil californien figé dans le vinyle, une preuve que la pop peut être à la fois légère et ambitieuse, accesssible et sophistiquée, commerciale et artistique. Un trésor à découvrir ou redécouvrir, l’un des grands disques oubliés de cette année 1968 qui décidément ne ressemble à aucune autre.

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