Sortie 1967

Insight Out : quand The Association mettait la pop psychédélique en cravate

Los Angeles, 1967. Le soleil tape sur le Sunset Strip, les boutiques de fringues bariolées poussent comme des champignons, et dans les studios feutrés de la cité des anges, six garçons à l’allure d’étudiants en philosophie peaufinent ce qui deviendra l’un des albums pop les plus parfaitement ciselés de cette année miraculeuse. Cet album, c’est Insight Out de The Association, et il contient deux des plus belles chansons jamais sorties de la fabrique californienne : Windy et Never My Love.

Insight Out The Association

Mais avant de parler des tubes, plantons le décor. The Association n’était pas un groupe comme les autres. Six membres, ce qui en faisait déjà une petite armée, et surtout des types cultivés, ironiques, presque trop intelligents pour leur propre bien. On les surnommait parfois le « groupe d’intellos » de la pop californienne. Ils maniaient l’humour pince-sans-rire, citaient des poètes entre deux harmonies vocales, et abordaient leur musique avec un sérieux d’artisans suisses. Résultat : des arrangements vocaux d’une complexité vertigineuse, des empilements de voix qui feraient palir les Beach Boys eux-memes.

Windy, ou le tube tourbillonnant

Commençons par le sommet. Windy, écrite par Ruthann Friedman, une jeune songwriteuse folk amie de la scène de Laurel Canyon. La chanson grimpe au sommet du Billboard Hot 100 et y reste accrochée pendant quatre semaines durant l’été 1967. Quatre semaines numéro un, en plein Summer of Love. Pas mal pour une bande d’intellos en costume.

Ce qui rend Windy irrésistible, c’est ce mélange d’allégresse pop et de sophistication harmonique. Les voix s’entrelacent, montent en cascade, le rythme galope joyeusement, et ce refrain, « Who’s peeking out from under a stairway », se grave instantanément dans le crane pour ne plus jamais en sortir. C’est de l’orfèvrerie pop, du grand art déguisé en chanson d’été insouciante.

Fun fact savoureux : à l’origine, Windy parlait d’un homme, pas d’une femme. Ruthann Friedman avait écrit la chanson sur une figure masculine, mais The Association a changé les paroles pour évoquer une jeune fille libre et aérienne, transformant le morceau en hymne à la femme insaisissable de l’époque hippie. Détail technique : le solo qu’on entend n’est pas une guitare mais une flute à bec et un piccolo, ce qui ajoute à l’atmosphère bucolique et légère du titre.

Never My Love, la deuxième chanson la plus diffusée de l’histoire

Et puis il y a Never My Love. Cette ballade soyeuse, écrite par les frères Don et Dick Addrisi, est devenue l’une des chansons d’amour les plus jouées de tous les temps. Tenez-vous bien : selon la BMI, l’organisme américain de gestion des droits, Never My Love serait la deuxième chanson la plus diffusée à la radio et à la télévision américaines au XXe siècle, juste derrière You’ve Lost That Lovin’ Feelin’ des Righteous Brothers. Deuxième. Sur tout le siècle. C’est colossal.

« On ne savait pas qu’on enregistrait un classique éternel. On pensait juste faire une jolie chanson d’amour. C’est le public qui en a décidé autrement, pendant des décennies. » Les membres du groupe ont souvent exprimé leur stupéfaction devant la longévité du morceau.

La douceur des harmonies, la tendresse de la mélodie, la simplicité désarmante du « You ask me if there’ll come a time when I grow tired of you », tout concourt à faire de Never My Love un sommet de la ballade pop. Innombrables sont les reprises, des Fifth Dimension à Blue Swede en passant par des dizaines d’autres.

Au-delà des tubes : un album de son temps

Réduire Insight Out à ses deux tubes serait injuste. L’album, produit par Bones Howe, qui travaillera aussi avec les Fifth Dimension et les Turtles, baigne dans cette production californienne cristalline, ces arrangements raffinés ou chaque instrument trouve sa place avec une précision d’horloger. C’est l’époque ou le studio devient un instrument à part entière, ou la pop se fait laboratoire sonore. Le titre meme, Insight Out, ce jeu de mots entre « insight » la perspicacité, la vision intérieure, et « inside out » à l’envers, retourné, résume l’esprit du groupe : malin, joueur, lettré. Ces gars-là ne se prenaient jamais tout à fait au sérieux, mais prenaient leur musique terriblement au sérieux. Paradoxe fertile.

Les oubliés de Monterey

Détail historique cocasse et un brin cruel : The Association a eu l’honneur d’ouvrir le légendaire Monterey Pop Festival en juin 1967. Ils furent littéralement le premier groupe à monter sur cette scène mythique ou allaient ensuite triompher Hendrix, Janis Joplin, Otis Redding et les Who. Mais voilà, leur pop policée et leurs costumes propres détonaient avec l’esprit sauvage et psychédélique qui allait faire la légende du festival. Le documentaire de D.A. Pennebaker sur Monterey les a d’ailleurs largement ignorés, comme si leur élégance bien peignée n’avait pas sa place dans le panthéon du rock crasseux et révolutionnaire.

Injustice, évidemment. Car The Association incarnait une autre facette, tout aussi légitime, de cette année 1967 : celle de la pop sophistiquée, des harmonies célestes, du raffinement studio. Tous les chemins menaient à 1967, certains par la fureur électrique, d’autres par la grâce vocale.

Avec le recul, Insight Out apparait comme un joyau de la pop californienne, un disque qui prouve qu’on peut etre intelligent et populaire, complexe et accessible, ironique et sincère. Les six garçons studieux de The Association ont laissé derrière eux deux chansons immortelles et un album qui sent bon le soleil de Californie et l’intelligence souriante. Mettez Windy, laissez-vous porter par le tourbillon, puis posez Never My Love et fermez les yeux. Vous y etes. 1967, Los Angeles, l’été éternel d’une pop qui n’a pas pris une ride.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Insight Out