Begin, The MILLENNIUM (1968) : l’album le plus cher du monde ne se vend pas, et c’est le plus beau des scandales
Août 1968. Columbia Records vient de dépenser 100 000 dollars pour produire un album de pop californienne. Cent mille dollars de 1968, soit l’équivalent d’environ 800 000 dollars d’aujourd’hui. C’est le disque le plus cher jamais réalisé à ce moment-là. L’album ne se vend presque pas. Columbia est furieux. Curt Boettcher, le génie qui a tout orchestré, s’en moque, parce qu’il sait ce qu’il a fait : Begin, le seul et unique album de The Millennium, est une oeuvre parfaite, une vision musicale sans compromis, l’un des sommets de la pop progressive de son époque. Qu’il ait fallu autant d’argent et abouti à si peu de ventes commerciales ne change rien à cette vérité. Les vrais chefs-d’oeuvre attendent leur heure.
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Curt Boettcher : l’alchimiste de la pop californienne
Curt Boettcher est l’une des figures les plus fascinantes et les plus tragiques de la pop américaine des années 1960. Producteur, arrangeur, chanteur, compositeur, il a le don rare de rendre la musique complexe accessible, de construire des édifices harmoniques vertigineux qui sonnent néanmoins comme des évidences. Il a produit et arrangé des hits pour The Association et pour Tommy Roe, des succès pop polis et brillants. Mais avec The Millennium, il veut aller plus loin, créer quelque chose d’unique, une oeuvre totale qui absorbe les leçons de Brian Wilson et les dépasse.
La légende dit que Brian Wilson lui-même, à l’écoute de Begin, reconnaît que la barre vient d’être relevée. Cette anecdote dit tout sur la hauteur des ambitions de Boettcher. Begin est en effet un album qui tient de Pet Sounds dans sa conception : arrangements baroques d’une sophistication extraordinaire, harmonies vocales multicouches empilées avec une précision d’orfèvre, déplacements harmoniques inattendus qui surprennent à chaque écoute. Boettcher assemble autour de lui une équipe de musiciens californiens d’exception : les guitaristes Lee Mallory, Sandy Salisbury, Joey Stec et Michael Fennelly, et le batteur Ron Edgar, ancien de la Music Machine. Ensemble, ils créent un son qui n’existe nulle part ailleurs.
L’album fonctionne comme une suite conceptuelle plus que comme une collection de singles. Chaque chanson se fond dans la suivante avec une fluidité qui rappelle les grandes oeuvres de musique de chambre. « Prelude » ouvre avec une délicatesse qui laisse présager des merveilles. « I Just Want to Be Your Friend » est d’une pureté mélodique absolue, la sunshine pop portée à son point de perfection. « It’s You » sort en single en juin 1968 sans impact commercial mais avec toute la grâce du monde. « 5 A.M. » est une méditation nocturne d’une beauté renversante. La face B de l’album s’enfonce dans des territoires plus psychédéliques, plus sombres, sans jamais perdre cette clarté formelle qui est la signature de Boettcher.
« Begin stands as one of the finest pop albums of the 1960s, a stunning achievement that deserved far more commercial success than it received. » (Sundazed Records, notes de réédition)
La raison pour laquelle Begin n’a pas été un succès commercial est facile à comprendre rétrospectivement : 1968 est l’année de la mort de Robert Kennedy et de Martin Luther King, l’année du Tet au Vietnam, l’année des émeutes de Chicago et de Paris. Le monde est en feu et Columbia Records sort un album de pop baroque californienne aussi raffinée et lumineuse que begin. L’audience n’était pas là, pas encore. Il faudra attendre les années 1990 et les rééditions pour que Begin trouve son public, pour que le mouvement neo-psychédélique et les amateurs de sunshine pop reconnaissent dans cet album l’un de leurs textes fondateurs.
La carrière de The Millennium s’arrête avec Begin, unique album d’un groupe qui s’est donné corps et âme pour une seule vision. Boettcher continuera à travailler dans l’ombre, produira d’autres albums remarquables mais ne retrouvera jamais tout à fait la magie concentrée de ces sessions de 1968. Begin est l’oeuvre d’une vie comprimée en quarante minutes de pop irréelle. Parmi tous les albums de 1968, année pourtant extraordinairement fertile, c’est l’un de ceux qui résiste le mieux au temps, qui sonne le plus frais, le plus inventif, le plus courageux. Un trésor à découvrir ou à redécouvrir sans plus attendre.
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