Sortie 1967

The Free Design, Kites Are Fun (1967) : L’Utopie Orchestrale la Plus Douce du Siècle

Prenez une grande respiration. Oubliez un instant la fuzz guitar, les riffs écrasants, la sueur des clubs enfumés et l’attitude de façade du rock’n’roll. Il y a une autre musique qui existait en 1967, une musique qui regardait vers le haut plutôt que vers le bas, qui croyait encore que la beauté pouvait changer le monde. Cette musique s’appelait le Free Design, et leur premier album Kites Are Fun est peut-être l’objet musical le plus beau et le plus méconnu de toute cette décennie extraordinaire.

La famille Dedrick : Chris, Sandy, Bruce et Danny, quatre frères et soeur de Delevan, dans l’État de New York. Leur père était trompettiste de jazz, leur mère pianiste classique. Ils ont grandi dans une maison où la musique était une langue première, où les partitions trainaient sur la table du dîner entre la salade et le dessert. Quand ils ont décidé de former un groupe, ils n’avaient pas de modèle dans le rock. Ils avaient Bach, Ravel, les Beach Boys et une naïveté absolument désarmante.

L’Anti-Rock le Plus Musical de 1967

C’est une contradiction fascinante : Kites Are Fun est paru la même année que Are You Experienced de Jimi Hendrix. D’un côté, un guitariste qui mettait le feu à son instrument sur scène et réinventait le rock dans un déluge de feedback et de virilité électrique. De l’autre, quatre Américains qui chantaient à plusieurs voix des chansons sur les cerfs-volants, les vacances et la beauté du monde. Le rock de 1967 était assez grand pour contenir ces deux visions de l’univers.

La musique du Free Design tient à la fois du jazz vocal dans la tradition des Lambert, Hendricks & Ross, de la pop orchestrale dans la lignée des arrangements de Nelson Riddle, et de quelque chose d’absolument unique qui n’a pas vraiment de nom. Kites Are Fun est parfois catalogué dans la sunshine pop, aux côtés des Association et des Harpers Bizarre. Mais c’est insuffisant. Le Free Design va plus loin, plus haut, vers quelque chose qui ressemble à une forme de mysticisme joyeux.

« Nous n’essayions pas d’être contre-culturels. Nous ne prenions pas de LSD en studio. Nous voulions juste créer quelque chose de beau. La beauté est la chose la plus radicale qui soit dans un monde qui s’habitue à la laideur. » – Chris Dedrick, The Free Design

Les Arrangements de Chris Dedrick : Un Génie Ignoré

Chris Dedrick mérite un paragraphe entier pour ses arrangements. Compositeur et arrangeur principal du groupe, il avait vingt-trois ans quand il a composé et arrangé Kites Are Fun. L’utilisation qu’il fait des voix comme instruments orchestraux, les contre-chants qui s’entrelacent comme des fils dans un tissu, les modulations harmoniques qui évitent systématiquement les chemins attendus, tout cela témoigne d’une maturité musicale stupéfiante.

La chanson titre, Kites Are Fun, commence comme une berceuse pour enfants et se transforme progressivement en quelque chose de plus complexe, plus émouvant. Les voix de Sandy et de Chris se répondent avec la précision d’un duo d’opéra et la chaleur d’un dimanche en famille. C’est une performance technique remarquable habillée en moment de spontanéité partagée. La définition même de l’art qui cache l’art.

The Free Design - Kites Are Fun album cover 1967

Enregistré Chez Project 3 : la Maison de Disques la Plus Étrange de 1967

Project 3 Records était un label indépendant new-yorkais spécialisé dans la haute fidélité. Fondé par Enoch Light, un homme obsédé par la qualité sonore bien avant que le terme audiophile ne soit inventé, il publiait principalement des albums de jazz easy listening et de pop orchestrale destinés aux propriétaires de nouveaux équipements hi-fi qui voulaient impressionner leurs voisins avec la qualité de leurs enceintes. Ce n’était pas exactement le contexte idéal pour un groupe d’avant-pop expérimental.

Et pourtant, c’est précisément ce contexte qui donne à Kites Are Fun sa qualité sonore extraordinaire. La prise de son est impeccable. Chaque voix, chaque instrument occupe son espace dans le spectre sonore avec une précision qui ferait l’envie de nombreux ingénieurs du son modernes. Dans le bruit ambiant de 1967, cet album sonnait comme une fenêtre ouverte sur un jardin calme.

La Redécouverte par le Japon

Voilà un fait peu connu mais fascinant : le Free Design a été redécouvert par le Japon avant de l’être par l’Occident. Dans les années quatre-vingt-dix, leurs albums sont devenus des objets de culte absolu au Japon, atteignant des prix démentiels sur le marché des disques d’occasion. Les japonais avaient un terme pour cette esthétique particulière : shibuya-kei, une pop sophistiquée, harmoniquement complexe, nostalgique d’une Amérique imaginaire et idéale. Le Free Design en était la source suprême.

Des groupes comme Pizzicato Five et Flipper’s Guitar ont avoué leur dette immense envers les Dedrick. Cette influence a voyagé ensuite vers l’Europe et les États-Unis, créant une chaîne de transmission culturelle extraordinaire : des Américains des années soixante influencent des Japonais des années quatre-vingt-dix qui influencent des Européens des années deux mille. La musique comme message dans une bouteille qui traverse les océans et les décennies.

La Mélancolie Sous le Sucre

Attention à ne pas se laisser abuser par le premier degré apparent. Kites Are Fun n’est pas un album naïf. Derrière la légèreté des mélodies, derrière les harmonies vocales qui semblent flotter au-dessus du monde, il y a quelque chose d’intimement mélancolique. C’est la mélancolie des êtres qui choisissent délibérément la beauté dans un monde laid, qui s’obstinent à croire au bonheur quand tout autour d’eux plaide pour le cynisme.

En 1967, alors que la guerre du Vietnam transformait chaque bulletin d’information en liste de morts, alors que les assassinats politiques, les émeutes raciales et la désillusion post-Summer of Love commençaient à ronger l’utopie américaine, le Free Design chantait des chansons sur des cerfs-volants et l’été qui arrive. C’était peut-être l’acte le plus radical de toute une année de musique radicale.

La chanson Goin’ Someplace Easy est à cet égard emblématique. Sous des dehors de légèreté absolue, elle parle du désir d’échapper à un monde difficile, de trouver un espace où la beauté simple est encore possible. En 2026, dans notre époque saturée d’information anxiogène, cette quête sonne avec une acuité nouvelle. Peut-être que les cerfs-volants sont toujours une réponse valide.

Chris Dedrick nous a quittés en 2013. Sandy, Bruce et Danny continuent parfois à se produire. Mais ce que ce groupe a créé en 1967 dans un studio new-yorkais reste intact, irradiant une lumière tranquille qui n’appartient qu’à eux. Pas de Grammys, pas de Rock and Roll Hall of Fame, pas de documentaire Netflix. Juste la musique, suspendue dans l’air comme un cerf-volant par beau temps.

Note : 10/10. La beauté comme acte de résistance.

La note des passionnés

4,0 /5

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Kites are Fun