Sortie 1968

Take a Picture, Margo Guryan (1968) : Le chef-d’oeuvre invisible qui valait une fortune

Il existe des disques qui arrivent trop tôt, ou trop tard, ou simplement au mauvais endroit au mauvais moment. Take a Picture de Margo Guryan, publié en octobre 1968 sur Bell Records, est sans doute l’un des exemples les plus poignants de ce paradoxe. À sa sortie, personne ou presque n’y prêta attention. Un demi-siècle plus tard, les exemplaires originaux s’arrachent à des prix qui feraient rougir un marchand de tableaux, et la presse spécialisée du monde entier se dispute le titre de premier découvreur d’un album que tout le monde avait raté.

Pochette de l'album Take a Picture de Margo Guryan (1968)

La compositrice qui rêvait en pastel

Margo Guryan n’était pas une inconnue dans les cercles musicaux new-yorkais quand elle signa son contrat avec Bell Records. Pianiste de jazz formée à Boston University, elle avait étudié avec le théoricien George Russell et fréquenté les milieux de la musique contemporaine avec une aisance naturelle. Sa plume était déjà appréciée : ses chansons avaient été interprétées par Ornette Coleman, Don Cherry et Harry Belafonte, une liste qui témoigne de l’étendue de son talent et de la reconnaissance qu’elle avait acquise comme compositrice avant même de prendre le micro elle-même.

La production de l’album fut confiée dans un premier temps à John Simon, qui avait travaillé avec Leonard Cohen et allait bientôt produire le premier album de The Band. Quand Simon devint indisponible, c’est John Hill qui prit la relève, sous la supervision du directeur artistique David Rosner. Le résultat de ces sessions new-yorkaises est une collection de onze chansons qui semblent suspendues dans un entre-deux temporel : ni vraiment rock, ni vraiment jazz, ni vraiment folk, mais quelque chose de plus rare et de plus précieux que tout cela ensemble. Le son est léger comme du soufflé, construit avec des cordes, des flûtes et des arrangements de chambre qui enveloppent la voix de Guryan comme du velours.

La voix, justement. Il faut parler de la voix de Margo Guryan, qui est l’instrument central de cet album. Une voix de cristal, d’une pureté absolue, qui ne cherche jamais l’effet, ne force jamais le trait, mais qui vous touche directement au coeur avec une économie de moyens déconcertante. Elle chante comme si elle vous confiait un secret qu’elle n’a jamais dit à personne, et cette intimité, captée dans les studios de New York en 1968, est restée intacte sur le vinyle comme une fleur dans une boîte de verre.

Le titre de l’album, « Take a Picture », n’est pas anodin. Il exprime quelque chose de fondamental dans la démarche artistique de Guryan : une volonté de figer l’instant, de capturer l’émotion dans toute sa fragilité avant qu’elle ne disparaisse. Les chansons de cet album sont des instantanés, des polaroids sonores pris au moment précis où la lumière est parfaite et où rien ne pourrait être plus beau. « Thoughts » ouvre l’album avec une délicatesse qui vous désarme immédiatement. « Sunday Morning » (sans lien avec le Velvet Underground) distille une mélancolie douce-amère qui vous accompagne longtemps après la fin du disque.

« Je n’avais pas l’habitude d’être devant le micro. J’étais compositrice avant tout. Mais quand j’ai entendu comment les chansons sonnaient avec ces arrangements, j’ai réalisé qu’elles m’appartenaient d’une façon que je n’avais pas anticipée. » Margo Guryan, sur l’enregistrement de Take a Picture

Ce qui rend l’histoire de Take a Picture particulièrement fascinante, c’est sa redécouverte progressive par les collectionneurs de vinyle dans les années 1990 et 2000. L’album, sorti confidentiellement sur Bell Records en 1968, devint un objet de culte absolu dans les cercles du crate-digging et du rare groove. Les pressages originaux en bon état atteignirent rapidement des sommes vertigineuses dans les ventes aux enchères spécialisées, parfois plusieurs milliers d’euros pièce, plaçant Guryan dans le panthéon des artistes oubliées redécouvertes par une génération avide de beauté perdue. Rolling Stone Australia l’a classé parmi les quarante plus grands albums à n’avoir connu qu’une seule oeuvre de son auteur, ce concept de « one-album wonder » qui est souvent plus une bénédiction qu’une malédiction.

L’influence de Take a Picture sur le dream pop, le chamber pop et la musique indie des décennies suivantes est considérable, même si elle est rarement citée explicitement. Les Beach Boys avaient ouvert la voie avec leurs expérimentations harmoniques, Burt Bacharach avait codifié le langage de la pop orchestrale, mais Margo Guryan y ajoutait quelque chose d’irremplaçable : une vulnérabilité authentique, une féminité affirmée, une intelligence musicale qui ne cherchait pas à impressionner mais simplement à toucher. Elle y a réussi, au-delà de toute espérance.

La note des passionnés

4,0 /5

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