1968 Album

Eli and the Thirteenth Confession

par Laura NYRO

4,0
Sortie 1968
Artiste Laura NYRO

Eli and the Thirteenth Confession, Laura Nyro (1968) : la confessionnale du Bronx qui réinventa l’âme américaine

Il existe des albums qui, au moment de leur sortie, passent à travers les mailles du filet commercial pour ne trouver que bien plus tard leur véritable public. Eli and the Thirteenth Confession, second opus de Laura Nyro sorti le 3 mars 1968 sur Columbia Records, est précisément de cet acabit. Une fille du Bronx, vingt ans à peine, fille d’un trompettiste de jazz et d’une comptable passionnée d’opéra, qui débarque sur la scène musicale américaine avec une vision totalement personnelle, un mélange fulgurant de gospel noir, de soul, de jazz boppy et de pop orchestrale, le tout enveloppé dans une confessionnale intime et brûlante. Quand l’album sort, il plafonne à une décevante 189e place au Billboard 200. Mais peu importe : c’est l’une des grandes oeuvres de cette année 1968 qui voit le monde basculer sur ses gonds.

Une prophétesse avant l’heure au festival de Monterey

Avant même que cet album ne soit enregistré, Laura Nyro avait fait ses armes à la grande fête de Monterey en juin 1967. Sa prestation fut l’une des plus controversées du festival : le public de hippies californiens, habitué aux Grateful Dead et à Janis Joplin, fut décontenancé par cette jeune femme en robe noire, accompagnée d’un simple trio, qui chantait comme si elle était en train de mourir de toutes les douleurs du monde à la fois. On sifflait. On grondait. Et pourtant, cette apparente humiliation fut le prélude à une révolution silencieuse. Car les chansons qu’elle avait interprétées ce soir-là, et notamment une certaine version explosive d’Eli’s Comin’, allaient traverser l’Amérique comme un ouragan. L’histoire de cette chanson est d’ailleurs savoureuse : adolescente au collège Joseph Wade dans le Bronx, Nyro avait joué une version embryonnaire d’Eli’s Comin’ en cours de musique pour prouver à son professeur que le rock and roll n’était pas de la camelote. Preuve faite, magistralement.

L’album fut enregistré en janvier et février 1968, produit conjointement par Nyro elle-même et par Charlie Calello, arrangeur de génie qui sut mettre en valeur la voix caméléon de la chanteuse sans jamais l’étouffer. Nyro avait en tête un album total, une confession en treize chapitres, chacun étant une facette différente de son âme tourmentée. Luckie, l’une des chansons, découlait d’une composition qu’elle avait jouée lors de son audition chez Verve Records en 1966. L’album avait d’ailleurs failli sortir chez Verve sous le titre provisoire de Soul Picnic avant que Columbia ne rafle la mise. Quel bonheur qu’ils l’aient fait.

« Laura Nyro était la première à mélanger le gospel et le jazz dans un cadre pop de manière aussi viscérale. Elle n’imitait personne. Elle inventait quelque chose qui n’existait pas encore. » (Rolling Stone, rétrospective, 1971)

Les treize chansons de l’album sont autant de mondes à part entière. Luckie, Sweet Blindness, Poverty Train, Eli’s Comin’, ces titres allaient être repris par des dizaines d’artistes : Three Dog Night, Blood Sweat and Tears, Barbra Streisand, toute une génération qui reconnut en Nyro une songwriter d’exception. Mais ce serait réducteur de n’en faire qu’une pourvoyeuse de tubes pour les autres. Car ici, sur cet album, la voix de Nyro déploie une technique vocale stupéfiante, passant du murmure le plus intime à l’explosion gospel en l’espace de quelques mesures, le tout avec une maîtrise harmonique qui faisait pâlir d’envie les musiciens les plus aguerris de Manhattan. L’influence de la musique africaine-américaine y est totale, assumée, magnifiée, sans jamais verser dans le pastiche, parce que Nyro ne copiait pas : elle digérait tout ce qu’elle entendait et le réinventait de sa propre voix.

Aujourd’hui, Eli and the Thirteenth Confession est reconnu comme l’un des grands disques du siècle. Il figure régulièrement dans les listes des meilleurs albums de tous les temps, et des artistes aussi différents que Todd Rundgren, Patti Smith ou Rickie Lee Jones ont cité Laura Nyro comme une influence cardinale. Ce disque est une cathédrale de l’émotion américaine, construit par une fille de vingt ans dans un studio new-yorkais au coeur d’un hiver 1968 déjà chargé d’électricité et de promesses. Une confessionnale intime et universelle à la fois, une oeuvre dont le temps n’a pas effleuré la magnificence.

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