Sortie 1967

Pandemonium Shadow Show, Harry Nilsson (1967) : le génie solitaire que les Beatles adoraient

Il y a une conférence de presse légendaire. Nous sommes en 1968, les Beatles débarquent à New York, et un journaliste demande à John Lennon : quel est votre groupe américain préféré ? Réponse de Lennon : Nilsson. McCartney, même question, même réponse : Nilsson. Le monde entier se demande alors : mais qui diable est ce Nilsson ? Réponse : un type de Brooklyn qui travaillait comme employé de banque la journée et enregistrait des chefs-d’oeuvre pop la nuit. Et son premier album, Pandemonium Shadow Show, sorti fin 1967, est la raison pour laquelle les Beatles sont tombés amoureux.

Pochette Pandemonium Shadow Show Harry Nilsson 1967

L’employé de banque qui chantait comme un ange

Harry Edward Nilsson III, né en 1941 à Brooklyn, n’a jamais donné un seul concert de sa vie. Jamais. C’est le seul artiste majeur du rock dont la carrière entière s’est construite uniquement en studio. Il avait une tessiture de trois octaves et demie, un sens de la mélodie qui faisait pleurer les songwriters professionnels de la Brill Building, et une timidité maladive qui lui interdisait de monter sur scène. Le paradoxe Nilsson en une phrase : un homme qui chantait comme Dieu mais qui préférait ne pas être vu.

Je ne suis pas un performer. Les performers ont besoin du public. Moi, j’ai besoin d’un micro et d’un magnétophone. Le reste est superflu.

L’album s’ouvre sur Ten Little Indians, un morceau pop d’une énergie contagieuse qui fait la démonstration de la voix de Nilsson : capable de monter dans les aigus les plus stratosphériques tout en gardant une chaleur et une humanité rares. Le morceau 1941 est autobiographique, un récit de son enfance raconté sur une mélodie folk d’une grande beauté. Cuddly Toy, écrit pour les Monkees qui en feront un single, montre l’autre facette de Nilsson, l’humoriste au second degré dévastateur.

Beatles, Lennon et l’admiration mutuelle

Fun fact qui a changé le cours de l’histoire pop : c’est le DJ Derek Taylor, attaché de presse des Beatles, qui a fait écouter Pandemonium Shadow Show aux Fab Four. L’album contient une reprise de She’s Leaving Home et un medley Beatles (You Can’t Do That fusionné avec des citations d’autres chansons du groupe) d’une audace et d’une habileté qui laissèrent Lennon et McCartney stupéfaits. Quelqu’un avait non seulement compris leur musique, mais l’avait réinventée avec un talent comparable au leur.

La production de Rick Jarrard est d’une sophistication rare pour l’époque. Les arrangements mélangent pop, orchestrations baroques, touches de jazz et effets de studio avant-gardistes. Without Her, l’une des compositions les plus émouvantes de l’album, est une ballade sur l’absence qui sera reprise par une multitude d’artistes. La simplicité apparente de la mélodie cache une construction harmonique d’une élégance rare.

Le secret le mieux gardé de 1967

Commercialement, l’album fut un échec. Nilsson n’avait ni manager agressif, ni look de rock star, ni présence scénique puisqu’il ne jouait pas en concert. Mais dans les cercles professionnels, l’album circulait comme un trésor. Les songwriters, les producteurs, les musiciens de studio le considéraient comme une référence absolue. Randy Newman, Van Dyke Parks, Brian Wilson : tous reconnaissaient en Nilsson un pair, un maître de la forme pop dans ce qu’elle a de plus exigeant.

Nilsson mourra en 1994, à 52 ans, d’une crise cardiaque, après des années d’excès d’alcool, son inséparable compagnon de route avec John Lennon pendant la période Lost Weekend du Beatle. Mais sur Pandemonium Shadow Show, il est sobre, lumineux, au sommet de son art pur. C’est un album d’une joie créative contagieuse, fait par un homme qui aimait la musique plus que tout et la célébrité moins que rien.

Le spectacle de l’ombre du pandémonium. Quel titre. Et quel album. Le jour où les Beatles ont dit Nilsson, ils savaient exactement ce qu’ils faisaient : rendre hommage au plus talentueux des invisibles.

La note des passionnés

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Pandemonium Shadow Show