Randy Newman est un cas a part dans l’histoire de la musique populaire americaine. Neveu de trois compositeurs de musique de film hollywoodiens, forme a la Berklee School of Music, il aurait pu faire une carriere lisse et confortable dans les arriere-cours de l’industrie musicale. Au lieu de ca, il a choisi d’etre lui-meme, avec tout ce que ca implique de bizarre, d’inconfortable et de genial.
12 Songs, son deuxieme album solo, sort en fevrier 1970 sur Reprise Records. Le titre est d’une honnetete desarmante : il y a exactement douze chansons sur cet album. Pas treize, pas onze. Douze. Newman n’est pas du genre a se cacher derriere des emballages marketing sophistiques. La musique est la, prenez-la ou laissez-la.
Ce qui frappe immediatement en ecoutant 12 Songs, c’est la voix de Newman. Nasale, legerement trainante, avec un accent du Sud qui sonne a la fois naturel et legerement performatif. Newman ne chante pas comme les stars de pop de son epoque. Il raconte. Il murmure. Il ironise. Il est le seul a savoir exactement a quel niveau il est sincere et a quel niveau il joue un personnage, et cette ambiguite est au coeur de tout ce qu’il fait.
‘Have You Seen My Baby?’ ouvre l’album avec une energie surprenante, un blues uptempo qui montre que Newman sait faire swinguer la musique quand il le veut. Mais ce swing est toujours teinte d’une legere ironie, d’un detachement qui empeche la chanson de basculer dans la sentimentalite.
‘Mama Told Me Not to Come’ est peut-etre le titre le plus connu de 12 Songs, mais pas dans la version de Newman. Three Dog Night en a enregistre une reprise qui est devenue un hit international, atteignant la premiere place des charts americains en 1970. Newman l’a ecoutee et a reconnu que Three Dog Night avait fait quelque chose de bon. Mais la version originale, avec ce piano trainant et cette voix qui semble a moitie endormie, a une texture que la version pop ne peut pas reproduire.
La chanson parle d’une fete etrange dans un appartement de Los Angeles, avec de la biere chaude et des gens qui font des choses qu’ils regretteront le lendemain. C’est drole, c’est acide, c’est parfaitement observe. Newman est le Hopper du rock : il saisit les moments ordinaires et legerement destabilisants de la vie americaine avec une precision qui fait reflechir.
Lenny Waronker, le producteur, a fait ici un travail remarquable. Les arrangements sont depouilles, presque country dans leur economie de moyens. Rien de superflu, pas d’effets spectaculaires. Juste les chansons et la voix, avec un accompagnement qui soutient sans ecraser. Newman a dit que Waronker avait su lui faire faire exactement ce qu’il voulait sans jamais le lui dire directement. C’est la definition du bon producteur.
‘Lucinda’ est peut-etre la chanson la plus touchante de l’album, un portrait de femme d’une tendresse qui surprend dans le contexte general d’ironie legere. Newman peut etre mordant dans ses descriptions, mais ici il se laisse aller a quelque chose de plus doux, presque protecteur.
Ry Cooder joue de la guitare slide sur plusieurs titres de l’album, et sa presence est immediatement reconnaissable. Le son de Cooder, ce blues des profondeurs americaines qui semble venir d’un delta imaginaire, se marie parfaitement avec l’esthetique de Newman. Ensemble, ils creent quelque chose qui ressemble a une Amerique imaginaire : trop vraie pour etre fictive, trop etrange pour etre documentaire.
Randy Newman n’a pas eu le succes commercial immediat que ses qualites artistiques auraient justifie. Il faudra attendre ‘Short People’ en 1977 pour qu’il entre vraiment dans la conscience populaire, et meme la, la chanson sera mal comprise par ceux qui ne voyaient pas l’ironie. Newman a passe sa carriere a ecrire pour les grandes oreilles, a esperer que le public ferait l’effort de comprendre qu’il ne disait jamais tout a fait ce qu’il semblait dire.
12 Songs est aujourd’hui considere comme l’un des grands albums folk-rock americains de la periode, aux cotes des oeuvres de Van Morrison, de Joni Mitchell et de James Taylor. C’est un album qui demande plusieurs ecoutes, qui ne se revele pas tout de suite, qui cache ses tresors derriere une apparente simplicite. Mais pour ceux qui prennent le temps, il y a la une richesse d’observation, d’humour et d’emotion qui ne ressemble a rien d’autre dans la musique populaire. Douze chansons. Pas une de trop.
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