Sortie 1972

Randy Newman, 1972. Le compositeur et pianiste californien publie son troisième album solo, et avec lui une collection de chansons qui forment peut-être la satire sociale la plus lucide et la plus musicalement raffinée de la chanson américaine populaire de cette décennie. « Sail Away » est un album court, dix chansons en moins de trente-cinq minutes, mais chaque chanson est un microcosme de l’Amérique vue par quelqu’un qui l’aime assez pour la regarder en face.

Randy Newman écrit des chansons de personnages. Ses compositions sont des monologues dramatiques où le narrateur n’est pas l’auteur lui-même mais une figure inventée dont Newman adopte la voix avec une conviction totale. Cette technique, qui doit autant à la tradition littéraire américaine qu’aux grands auteurs de comédie musicale de Broadway, lui permet d’explorer des points de vue et des attitudes qu’il ne partage pas, les rendant intelligibles et parfois sympathiques sans les approuver.

« Political Science » est la chanson de l’album qui illustre le mieux cette approche. Le narrateur, un Américain imaginaire d’une bêtise triomphante, propose de régler tous les problèmes du monde avec un simplicisme confondant. La mélodie est joyeuse, presque dansante, créant un contraste avec les idées absurdes que le personnage exprime avec une bonne humeur totale. Newman ne commente pas et ne juge pas explicitement : il laisse le personnage se révéler lui-même, et la musique fait le reste.

« God’s Song (That’s Why I Love Mankind) » est la chanson la plus ambitieuse de l’album, un monologue de Dieu lui-même observant avec une ironie dévastatrice la façon dont les humains l’adorent malgré leurs souffrances. C’est une chanson qui aurait pu être sacrilège et qui est plutôt profondément humaine : Newman n’attaque pas la foi, il examine la psychologie de la dévotion avec une curiosité et une compassion qui percent sous l’ironie.

La chanson titre « Sail Away » est un chef-d’oeuvre particulier. Un marchand d’esclaves cherche à convaincre des Africains de le suivre en Amérique avec une rhétorique séduisante qui promet des merveilles. La mélodie est magnifique, l’arrangement orchestral d’un charme redoutable. C’est précisément cette beauté musicale qui rend la chanson si dérangeante : elle illustre comment des mensonges peuvent être présentés de façon attractive, comment la rhétorique peut être utilisée pour masquer l’horreur. Newman utilise l’art pour montrer le mécanisme de l’art à des fins pernicieuses.

Newman au piano est un accompagnateur de lui-même d’une élégance remarquable. Son style doit beaucoup aux grands pianistes de saloon américains du tournant du vingtième siècle, à Fats Domino et à George Gershwin simultanément. Il joue avec une légèreté apparente qui est en réalité le résultat d’une maîtrise technique considérable. La musique semble facile, coulant de source, alors qu’elle est construite avec la précision d’un artisan très exigeant.

Les arrangements orchestraux de l’album, réalisés par Newman lui-même, sont parmi les plus sophistiqués de la chanson pop américaine de cette période. Newman a étudié l’orchestration à l’Université de Californie à Los Angeles, et cette formation classique s’entend dans la façon dont les cordes et les cuivres dialoguent avec les parties de piano et de voix. Ce n’est pas de l’orchestration décorative : les arrangements participent activement à la construction du sens de chaque chanson.

« Old Man » et « Burn On » sont deux autres moments forts de l’album. « Old Man » est une méditation sur la vieillesse et la distance entre les générations, chantée avec une tendresse qui contrebalance l’ironie des autres chansons. « Burn On » traite de la pollution de la rivière Cuyahoga à Cleveland, une rivière si chargée en polluants industriels qu’elle avait pris feu en 1969, avec un humour noir qui n’enlève rien à la gravité du sujet.

« Sail Away » est aujourd’hui reconnu comme l’un des albums essentiels de la chanson américaine des années soixante-dix, en compagnie des oeuvres de Bob Dylan, Joni Mitchell, Neil Young et Paul Simon. Newman n’a pas le public de ces contemporains, mais son influence sur les auteurs-compositeurs des décennies suivantes est considérable. Sa façon d’utiliser les personnages fictifs, son humour comme vecteur de critique sociale, sa sophistication musicale au service de textes accessibles : tout cela a ouvert des voies que d’autres ont empruntées après lui.

Newman a cette capacité rare de faire rire et de faire réfléchir simultanément, parfois dans la même phrase. Les chansons de « Sail Away » fonctionnent à plusieurs niveaux : comme divertissement, elles sont amusantes et musicalement plaisantes. Comme critique sociale, elles sont précises et pertinentes. Et comme études de personnages, elles révèlent une psychologie humaine complexe avec une économie de moyens que les romanciers pourraient envier.

Son travail ultérieur pour le cinéma d’animation, notamment les films Pixar, atteindra un public beaucoup plus large et lui vaudra la reconnaissance commerciale que ses albums solo ne lui ont jamais complètement apportée. Mais pour ceux qui connaissent « Sail Away », c’est cet album qui représente Newman au sommet de ses capacités créatrices, sans contrainte de durée ou de public cible.

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