Wanted Dead or Alive
par Warren ZEVON
Avant les loups-garous de Londres, avant Excitable Boy, avant que le monde entier le connaisse comme le roi de la pop noir et de l’ironie grinçante, il y avait ce premier disque. Warren Zevon, vingt-deux ans, sortait en 1969 son premier album sur Imperial Records sous le titre qui allait résumer toute sa carrière future : Wanted Dead or Alive. Une biographie déguisée en titre d’album.
L’album est inhabituellement sage pour ce qu’on sait de Zevon. Il n’y a pas encore les chansons sur les mercenaires, les hitmen et les avocat scélérats qui allaient définir son style. Il y a un jeune homme de Los Angeles qui a grandi a écouter Nino Rota et Igor Stravinsky avec son père, qui a appris la guitare en autodidacte, qui a travaillé comme chef d’orchestre de groupe de dance, et qui maintenant essaie de mettre tout cela ensemble dans des chansons.
La production, assurée par Kim Fowley et Bob Dorough, est de son époque : légère, folk, proche du singer-songwriter qui dominait les charts californiens de la fin des années 60. Jackson Browne et Linda Ronstadt n’avaient pas encore percé, mais leur son était dans l’air, dans ces harmonies en tierces et ces guitares acoustiques soigneusement placées. Zevon s’inscrit dans cette tradition tout en y apportant quelque chose de plus mordant, de plus littéraire.
La chanson She Quit Me montre déjà le Zevon que le monde allait découvrir: une histoire triste racontée avec une distance ironique qui empêche le sentimentalisme tout en rendant la douleur encore plus effective. C’est une technique que les romanciers connaissent bien, ce recul qui permet paradoxalement de toucher plus juste, mais que très peu de chansonniers maitrisent avec cette élégance.
Zevon avait des références littéraires qui lui venaient de ses lectures : Raymond Chandler pour la narration noire, F. Scott Fitzgerald pour la mélancolie américaine, Hunter S. Thompson pour la folie documentée avec précision. Ces influences allaient pleinement exploser dans les albums qui suivraient, mais on en perçoit les premiers frémissements dans les textes de Wanted Dead or Alive.
L’album passa presque inaperçu a sa sortie. Imperial Records ne faisait pas partie des labels qui savaient promouvoir ce type d’artiste, et Zevon lui-même n’était pas encore le personnage public flamboyant qu’il allait devenir. Il faudra attendre 1978 et l’album Excitable Boy produit par Jackson Browne, avec son single Werewolves of London, pour que le monde prête enfin attention a ce que Zevon avait a dire.
Entre ces deux albums, il y aurait sept ans de silence discographique, des problèmes d’alcool et de drogue qui allaient marqué profondément sa vie et son oeuvre, des sessions d’enregistrement abandonnées, des promesses non tenues. Mais aussi une accumulation d’expériences, de lectures, de voyages, qui allaient nourrir les chansons a venir avec une richesse qu’on ne pouvait pas anticiper en 1969.
Réécouter Wanted Dead or Alive après avoir connu les grands albums de Zevon, c’est entendre une promesse qui ne savait pas encore exactement ce qu’elle promettait. Le talent est là, indéniable, mais incompletement formé, encore incertain de sa direction. C’est l’album d’un artiste qui cherche sa voix, et ce cherchement lui-même est émouvant.
Warren Zevon mourut d’un cancer du mésotheliome en septembre 2003, a cinquante-six ans. Il avait refusé les traitements agressifs pour continuer a faire de la musique jusqu’au bout, enregistrant l’album The Wind avec une collection impressionnante d’amis musiciens. Cette attitude face a la mort, ce refus de capituler, était entièrement cohérente avec les personnages qu’il avait toujours mis en scène dans ses chansons : des types qui tiennent debout jusqu’a la dernière seconde.
Wanted Dead or Alive n’est pas le meilleur album de Zevon. C’est son premier album, ce qui est autre chose. C’est la preuve qu’il avait quelque chose a dire depuis le début, même si le monde a mis du temps a l’entendre. Dans la longue conversation que fut sa carrière avec ses contemporains et son public, cet album est la première phrase. Et les premières phrases comptent.
La carriere de Warren Zevon est l’histoire d’un talent qui a mis du temps a trouver son public, pas parce que le talent manquait mais parce que le moment n’etait pas encore arrive. En 1969, la sensibilite noire et ironique de Zevon etait trop en avance sur le mainstream de la chanson californienne. Les gens voulaient des ballades douces, pas des histoires de mercenaires et de loups-garous. Il devrait attendre 1978 pour que son heure sonne vraiment.
Ce qui est fascinant dans cette longue attente, c’est ce qu’elle a produit artistiquement. Les sept annees entre Wanted Dead or Alive et son second album Zevon en 1976 n’etaient pas des annees perdues. C’etaient des annees d’accumulation : de lectures, d’experiences, de vie vecue avec une intensite qui allait nourrir ses textes futurs. La souffrance et la genialite de Zevon etaient indissociables, comme c’est souvent le cas avec les artistes qui ont vraiment quelque chose a dire. Cet album est le debut de cette histoire.
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