Sortie 1966

Pet Sounds et la revolution silencieuse de Brian Wilson

Mai 1966. Les Beach Boys sortent Pet Sounds et le monde de la musique ne le comprend pas tout de suite. Capitol Records est decu. Les ventes sont inferieures aux albums precedents. La radio ne sait pas vraiment quoi faire de tout ca. Et pourtant, Paul McCartney entend l’album et reste hebete pendant des jours. Il dira plus tard que « God Only Knows » est peut-etre la plus belle chanson jamais ecrite. John Lennon dit que l’album change tout pour lui. Six mois apres, les Beatles entrent en studio pour enregistrer Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, directement en reponse. La revolution commence dans l’indifference et se termine dans la legende.

Brian Wilson a vingt-trois ans. Il a cesse de tourner avec le groupe en 1965 parce que l’angoisse de la scene est devenue insupportable. Il reste a Los Angeles pendant que Mike Love, Al Jardine, Carl et Dennis Wilson font les concerts. Lui reste a la maison, avec ses pianos, ses idees qui s’accumulent, et une obsession absolue pour Rubber Soul des Beatles qu’il vient d’ecouter et qui lui a donne l’idee que le rock peut etre un art total, une oeuvre cohesive et pas seulement une collection de singles.

The Beach Boys
Les Beach Boys, la facade solaire d’une revolution interieure

La chambre d’enregistrement comme laboratoire

Brian Wilson enregistre Pet Sounds avec les Wrecking Crew, le collectif de musiciens de session de Los Angeles qui jouent sur pratiquement tout ce qui sort de la ville a cette epoque. Hal Blaine a la batterie, Carol Kaye a la basse, Larry Knechtel aux claviers. Ces musiciens ont l’habitude des commandes impossibles, des arrangements complexes, des textures inusuelles. Mais meme eux sont surpris par ce que Brian leur demande. Des bouteilles de coca-cola qu’on fait tinter. Des chiens qui aboient (c’est la que le titre « Pet Sounds » prend son sens le plus concret). Des accordeons. Des flutes basses. Des theremins. Des voix de fausset superposees en couches.

Le processus d’enregistrement est inhabituel pour l’epoque. Wilson enregistre d’abord les instrumentaux, puis y superpose les voix des Beach Boys. Il travaille sur chaque couche separement avec une minutie qui frise l’obsession. Certains morceaux prennent des semaines. « God Only Knows » est ecrite avec Tony Asher, un redacteur publicitaire que Wilson a rencontre par hasard et avec qui il collabore pendant toute la periode de composition de l’album. La chanson commence par un accord de fa majeur, ce qui est inhabituel pour une chanson pop, et Wilson insiste pour la garder ainsi malgre les objections.

Les chansons et leur poids

« Wouldn’t It Be Nice » ouvre l’album avec une energie optimiste, presque adolescente : deux amoureux qui imaginent ce que serait la vie s’ils etaient maries, s’ils pouvaient dormir ensemble. Mais deja dans cette ouverture joyeuse, il y a quelque chose de melancolique, la nostalgie d’un futur hypothetique. C’est la tonalite de tout l’album : les textes d’Asher et de Wilson parlent de l’anxiete, de la solitude, du desir de connexion et de la peur de ne pas la trouver. Pas tres Beach Boys de 1963, avec les filles, les vagues et les voitures de sport.

« Caroline, No » ferme l’album et c’est peut-etre le moment le plus triste. Wilson chante une fille qui a perdu quelque chose de sa jeunesse, une innocence qui ne reviendra pas. La chanson a ete sortie en single sous le seul nom de Brian Wilson, pas des Beach Boys. C’est une oeuvre personnelle, presque un aveu. Et la fin de la chanson, avec le bruit d’un train qui s’eloigne et les chiens qui aboient, est l’une des conclusions les plus etranges et les plus belles de la musique pop.

Ce que l’album change

L’impact de Pet Sounds sur ce qui suit est immense et bien documente. McCartney dit que « Here, There and Everywhere » est directement inspire de « God Only Knows ». Sgt. Pepper est une reponse directe, un album concurrent sur le terrain de l’ambition et de la coherence. Mais Pet Sounds influence aussi The Who, Elton John, Todd Rundgren, Harry Nilsson. Presque tout ce qui va s’appeler « pop baroque » dans les annees qui suivent doit quelque chose a cet album.

Ce qui est tragique, c’est que Brian Wilson essaie ensuite d’aller encore plus loin avec le projet Smile, qui s’ecroule sous le poids de l’ambition, des drogues et de la psychose naissante. Il ne sort pas en 1967 comme prevu. Wilson passe les annees suivantes dans un etat de declin progressif, obese, reclus, sous la tutelle d’un therapeute controlant. Pet Sounds reste donc le sommet d’une trajectoire ascendante qui s’arrete brutalement, le point le plus haut d’une fusee dont les moteurs s’eteignent juste apres le decollage.

Rever de voix qui s’harmonisent au-dessus d’orchestrations impossibles, rever que le studio de musique est un instrument a part entiere : en 1966, c’est ce que fait Brian Wilson dans sa maison de Bel Air pendant que ses collegues chantent pour des filles en maillot de bain sur des plages de la cote Ouest. Le resultat, c’est Pet Sounds, un album qui n’a pas d’age parce qu’il n’a jamais vraiment appartenu a son epoque.


The Beach Boys sur X

La note des passionnés

2,5 /5

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Pet Sounds