Il faut de l’imagination pour décrire ce que les Beach Boys de 1973 représentaient dans la culture rock américaine. Le groupe avait connu le sommet de leur art créatif avec Pet Sounds en 1966 et les sessions avortées de Smile en 1967, et depuis lors ils naviguaient dans un territoire incertain : trop classiques pour les nouvelles générations, trop changés pour les nostalgiques des premiers singles surf et car. Holland, leur album de 1973, enregistré en grande partie aux Pays-Bas (d’ou le titre), est une de leurs oeuvres les plus singulières et les plus injustement méconnues de cette période de transition.
Le choix des Pays-Bas comme lieu d’enregistrement est déja une histoire en soi. Le groupe avait été convaincu par leur producteur de l’époque que le changement d’environnement géographique pourrait relancer leur créativité, qui stagnait depuis plusieurs années. Ils ont donc fait installer un studio portatif dans un entrepôt d’Amsterdam, et ont passé plusieurs mois en Europe a travailler sur ce qui allait devenir Holland. Ce déracinement temporaire a effectivement produit quelque chose de différent – une ouverture vers des sonorités et des humeurs que la Californie familière ne leur aurait peut-etre pas données.
« Sail On Sailor » est la chanson la plus forte de l’album – une composition dont les paroles sont de Van Dyke Parks et la musique de Blondie Chaplin, un musicien sud-africain que le groupe avait recruté quelques années plus tôt. C’est une chanson de mer et de liberté, avec une énergie et une mélodie qui rappellent les meilleurs moments des Beach Boys sans chercher a les copier. La voix lead de Chaplin est différente de celles auxquelles les fans du groupe étaient habitués, et cette différence revitalise la chanson.
« California Saga » est la pièce la plus ambitieuse et la plus typiquement Beach Boys de l’album : une suite en trois parties qui revisite le thème de la Californie qui avait toujours été central dans leur identité, mais depuis la distance géographique des Pays-Bas. Cette distance donne a la nostalgie californienne une dimension nouvelle – le regard de quelqu’un qui est loin de chez lui et qui voit sa terre natale avec plus de clarté qu’il n’en aurait depuis l’intérieur.
Carl Wilson, dont la voix avait toujours été l’un des atouts les plus sous-estimés du groupe, prend une place de plus en plus importante dans Holland. Brian Wilson, le génie créateur historique, était dans une période de retraite et de difficultés personnelles qui l’éloignait du studio. Carl comblait ce vide avec une dignité et un talent qui prouvaient qu’il était plus qu’un choriste ou un guitariste de soutien.
La sortie de Holland a été accompagnée d’une surprise : un mini-album bonus intitulé « Mount Vernon and Fairway (A Fairy Tale) », une collaboration bizarre et fascinante entre Brian Wilson et Van Dyke Parks sur un conte de fées pour enfants. Reprise Records a initialement refusé de l’inclure, le trouvant trop bizarre pour la commercialisation. Brian Wilson a insisté. Reprise a finalement cédé. C’est le genre d’anecdote qui illustre parfaitement la position des Beach Boys en 1973 : des artistes trop créatifs pour se plier aux exigences conventionnelles du marché.
Holland a été reçu de façon variable – les critiques qui cherchaient un retour au son originel des Beach Boys ont été déçus, ceux qui acceptaient le groupe tel qu’il était en 1973 ont trouvé quelque chose de précieux. Rétrospectivement, c’est l’un de leurs albums les plus cohérents et les plus satisfaisants de la période post-Smile, une oeuvre qui mérite d’être réévaluée avec les yeux du présent.
La décision de s’installer aux Pays-Bas pour enregistrer Holland avait aussi une dimension pratique : Carl Wilson avait refusé d’effectuer son service militaire aux États-Unis pour des raisons de conscience, ce qui lui avait valu des problèmes légaux. Les Pays-Bas offraient un territoire neutre ou le groupe pouvait travailler sans ces contraintes. Cette anecdote illustre parfaitement les tensions entre les membres du groupe et leur environnement américain – les Beach Boys n’étaient pas seulement l’image de la Californie ensoleillée, mais aussi des individus avec des convictions personnelles complexes.
« Funky Pretty » et « The Trader » (écrite par Carl Wilson) montrent d’autres facettes de l’album – la première avec son groove et son influence soul, la seconde avec une mélodie et un arrangement qui auraient pu figurer sur Pet Sounds quelques années plus tôt. Brian Wilson, malgré son retrait partiel, contribuait encore des idées qui maintenaient ce fil mélodique et harmonique caractéristique du groupe. Son absence physique était compensée par une présence musicale dans les arrangements et dans l’oreille de ses collègues qui avaient absorbé sa façon d’entendre la musique.
Rétrospectivement, Holland marque aussi la fin d’une période de transitions pour le groupe – après cet album, les Beach Boys allaient entrer dans leur ère de renaissance critique des années soixante-dix, culminant avec la redécouverte de Pet Sounds et la réédition de Smile dans les années deux mille. Pour les fans qui suivaient le groupe dans les années soixante-dix en temps réel, Holland était une des preuves que quelque chose d’important survivait dans la musique du groupe malgré toutes les perturbations.
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