Gettin’ In Over My Head, BRIAN WILSON (2004) : le génie des Beach Boys s’aventure à nouveau
Brian Wilson est l’une des plus grandes histoires de la musique populaire du vingtième siècle. Le créateur des Beach Boys, le compositeur de « Pet Sounds » (1966), l’homme qui avait commencé l' »Smile » le plus célèbre des albums jamais abandonnés, puis s’était perdu dans des années de troubles psychologiques graves, d’isolement, de dépendances. Son retour progressif sur la scène musicale à partir des années quatre-vingt est l’un des grands récits de résilience de la culture rock.
« Gettin’ In Over My Head », sorti en juin 2004 chez Rhino Records, est son troisième album solo. Il sort quelques mois avant le « Smile » tant attendu. C’est une oeuvre de transition, un album de Wilson en cours de reconnexion avec son propre génie créatif.
Paul McCartney, Elton John et Carl Wilson
L’album est remarquable par ses collaborations. Paul McCartney participe à « A Friend Like You », un dialogue entre deux des plus grands mélodistes du rock populaire. Elton John apporte ses claviers sur « How Could We Still Be Dancin' ». Ces deux présences ne sont pas du name-dropping : elles témoignent du respect que la génération de musiciens des années soixante-dix porte à Wilson, l’homme qui leur a appris que la pop pouvait être ambitieuse et complexe sans perdre sa capacité à toucher les coeurs.
Carl Wilson, frère de Brian décédé en 1998, est honoré sur la chanson « Soul Searchin' », qui utilise des pistes instrumentales enregistrées avant sa mort. C’est un moment émouvant de connexion à travers le temps.
La production et les harmonies vocales
Brian Wilson est le maître des harmonies vocales. Ses arrangements pour les Beach Boys dans les années soixante ont révolutionné la façon de superposer les voix dans la pop. Sur « Gettin’ In Over My Head », cette maîtrise est encore présente, même si les moyens ont changé. Les harmonies sont construites avec la même précision, la même attention aux tensions et résolutions, la même sensibilité pour les registres vocaux complémentaires.
Le contexte : avant Smile
Pour comprendre cet album, il faut savoir qu’en 2004, Wilson était en train de terminer et d’enregistrer officiellement « Smile », l’album fantôme des Beach Boys. Cet album qu’il avait commencé en 1966-67 avec le parolier Van Dyke Parks, qu’il avait abandonné au bord du gouffre de la dépression, allait finalement voir le jour quelques mois après « Gettin’ In Over My Head ». Les deux albums sont donc contemporains dans leur genèse même s’ils sont très différents dans leur nature.
« Gettin’ In Over My Head » est le Wilson de 2004 qui joue avec des amis. « Smile » est le Wilson de 1967 qui se réconcilie avec son propre passé.
La grâce comme oeuvre
Ce qui frappe dans la musique de Wilson, même dans ses oeuvres les moins parfaites, c’est la grâce. Ses mélodies sont toujours belles d’une façon particulière, lumineuse, qui évoque le soleil californien et la mer. Même dans les années de troubles, cette beauté melodique n’a jamais complètement disparu. Sur « Gettin’ In Over My Head », elle est là, présente, témoignant que le talent de Wilson est indestructible.
C’est un album imparfait qui contient des moments d’une beauté pure. C’est suffisant pour mériter l’écoute attentive.
La thérapie comme condition de la création
Brian Wilson a passé les années quatre-vingt sous la tutelle du psychologue Eugene Landy, une relation qui s’est révélée abusive et qui l’a coupé de sa famille et de ses anciens collaborateurs. Sa libération de l’emprise de Landy au début des années quatre-vingt-dix lui a permis de redevenir lui-même, de reprendre le contrôle de sa musique, de se réengager avec le monde. La thérapie qu’il a suivie ensuite, et son mariage avec Melinda Ledbetter, lui ont donné la stabilité émotionnelle nécessaire pour travailler à nouveau avec cohérence. « Gettin’ In Over My Head » est la preuve vivante que cette stabilité porte ses fruits. On entend sur cet album un homme qui a récupéré quelque chose qu’il avait perdu depuis longtemps : la confiance en sa propre créativité. Ce n’est pas « Pet Sounds ». Mais c’est Brian Wilson vivant, créant, offrant sa musique au monde. C’est déjà beaucoup.
Les harmonies vocales comme héritage
L’héritage principal de Brian Wilson dans la musique populaire, c’est sa façon de construire des harmonies vocales. « Pet Sounds » et les singles des Beach Boys des années soixante ont démontré que la voix humaine, superposée en plusieurs parties, pouvait créer des textures harmoniques d’une richesse comparable à l’orchestre. Cette leçon a été apprise par des générations de producteurs et de musiciens. Sur « Gettin’ In Over My Head », Wilson applique encore cette technique avec une maîtrise absolue. Les choeurs qui ornent certaines chansons sont irréprochables : chaque voix est à sa place, chaque harmonie est résolue avec élégance. C’est le Wilson de toujours.
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