1965 Album

Summer Days (And Summer Nights)

par The BEACH BOYS

4,0

L’été 1965. La Californie brûle. Les filles en bikini se retournent sur leurs serviettes de plage, les garçons jouent au beach-volley avec la nonchalance de ceux qui savent que la vie est belle, et depuis chaque transistor, depuis chaque autoradio, depuis chaque tourne-disque qu’on a traîné jusque sur le sable, il y a les Beach Boys. Et pas n’importe quels Beach Boys : ceux d’une période bénie, ceux du tournant, ceux du moment précis où Brian Wilson commence à voir le rock’n’roll comme quelque chose d’infiniment plus grand que lui-même.

The Beach Boys backstage at Convention Hall, Philadelphia, 1965
The Beach Boys en coulisses au Convention Hall de Philadelphie, février 1965

Summer Days (And Summer Nights!!)avec ses deux points d’exclamation insolents, paraît le 5 juillet 1965. C’est le neuvième album studio des Beach Boys en trois ans à peine. Neuf albums en trois ans. Quand on est Brian Wilson, quand on entend la musique du monde entier dans sa tête et qu’on doit l’extraire de là avant qu’elle ne t’explose le crâne, on n’a pas le temps de souffler.

Genèse : Brian Wilson entend Phil Spector dans ses rêves

Pour comprendre Summer Days (And Summer Nights!!), il faut remonter à l’obsession. Brian Wilson est obsédé par Phil Spector. Obsédé comme un adolescent est obsédé par la fille qui ne le regarde pas. Il écoute Be My Baby des Ronettes en boucle, certains disent cent fois par jour, et si c’est de l’hyperbole, c’est une hyperbole qui dit quelque chose de vrai. Spector a inventé le « Wall of Sound, » cette cathédrale sonore où les instruments se superposent jusqu’à créer quelque chose qui dépasse la somme de ses parties. Wilson veut construire sa propre cathédrale. Il veut construire la Sagrada Família du rock californien.

Mais en 1965, il est encore en chemin. Summer Days représente l’étape charnière, l’album où le pop solaire des débuts commence à se fissurer, à laisser passer des rayons de lumière différents, plus complexes, plus ambitieux. Le single « Help Me, Rhonda » est déjà sorti en avance, numéro un au Billboard. La machine tourne à plein régime.

Wilson enregistre cet album pendant que les autres membres du groupe sont en tournée. C’est une habitude qui commence à s’installer : lui, le studio, les musiciens de session du Wrecking Crew, ce gang de géniaux mercenaires du disque hollywoodien, et la vision. Toujours la vision. Mike Love, Carl Wilson, Dennis Wilson, Al Jardine rentreront pour poser les voix sur un squelette musical déjà immaculément construit.

Les morceaux phares : le soleil avant l’abîme

« California Girls » ouvre l’album avec l’introduction orchestrale la plus célèbre de l’histoire du surf pop, ces accords de piano qui montent, ces cordes qui s’épanouissent, avant que le groove s’enclenche et que les voix explosent en harmonie. C’est peut-être le distillat parfait de ce que Brian Wilson cherchait : une chanson sur des filles, certes, mais une chanson sur des filles transfigurée par une architecture sonore qui la dépasse. David Lee Roth a eu le culot, ou la folie, d’en faire une cover MTV en 1985. Il n’a pas eu tort commercialement. Mais l’original reste l’original : ensoleillé, immense, irremplaçable.

« Help Me, Rhonda »déjà single numéro un avant même la sortie de l’album, est un chef-d’œuvre de construction vocale. Mike Love chante le refrain avec une urgence communicative, les harmonies s’empilent avec une précision horlogère, et la guitare de Carl Wilson taille ses accords avec une propreté qui fait mal aux oreilles dans le bon sens. C’est un garçon qui veut oublier une fille grâce à une autre fille. C’est universel. C’est le rock’n’roll distillé à l’état pur.

« The Girl from New York City »une réponse effrontée à « The Boy from New York City » des Ad Libs, montre les Beach Boys jouant la carte de la gaieté urbaine, loin de l’Océan Pacifique. « Amusement Parks U.S.A. » est une carte postale sonore, un voyage en voiture au travers des parcs d’attractions américains avec leurs odeurs de barbe à papa et leurs montagnes russes métalliques. Et puis il y a les faces B, les morceaux moins connus mais tout aussi précieux : « Then I Kissed Her » (adaptation d’un tube des Crystals de Phil Spector, la boucle est bouclée), la ballade déchirante « Summer Means New Love », la pulsation hypnotique de « I’m Bugged at My Ol’ Man ».

« California Girls a commencé pendant que je fumais de l’herbe et que j’entendais la musique du monde entier dans ma tête. Je voulais que l’introduction sonne comme une fanfare, comme si quelque chose d’important allait arriver. Parce que quelque chose d’important allait arriver. »

Brian Wilson

Dans les coulisses : le Wrecking Crew et la solitude du génie

Personne ne parle assez du Wrecking Crew. Ce collectif informel de musiciens de session hollywoodiens, Hal Blaine à la batterie, Carol Kaye à la basse électrique, Larry Knechtel aux claviers, Glen Campbell et Tommy Tedesco aux guitares, étaient les mains de Brian Wilson quand ses propres mains ne suffisaient plus. Wilson entendait des sons dans sa tête que les Beach Boys, excellents chanteurs mais musiciens limités, ne pouvaient pas reproduire avec la précision qu’il exigeait.

The Beach Boys en concert, 1969 : Mike Love, Brian Wilson et Carl Wilson sur scène
The Beach Boys en concert en Finlande, juin 1969, Mike Love, Brian Wilson et Carl Wilson

Pour Summer Days, les sessions d’enregistrement à Western Recorders et Gold Star Studios sont des moments de haute tension créative. Wilson arrive avec des partitions, des arrangements détaillés, parfois même des onomatopées, « là, tu fais ‘boum-tchak’ mais avec le hi-hat légèrement ouvert, tu vois ? », et le Wrecking Crew joue. Ils jouent jusqu’à ce que ce soit parfait. Dix prises. Vingt prises. Cinquante prises si nécessaire. Hal Blaine a décrit Wilson comme « le plus perfectionniste des perfectionnistes, » et c’est dit avec admiration, pas avec agacement.

L’autre coulisse fondamentale de cet album, c’est le rapport de Brian Wilson à son père Murry. Murry Wilson, manager des Beach Boys depuis leurs débuts, homme autoritaire et souvent destructeur, est mis à la porte en 1964. C’est un séisme familial. La liberté que Brian ressent ensuite est vertigineuse, et vertigineux aussi l’abîme qui s’ouvre sous ses pieds. Summer Days est peut-être le dernier album où cette liberté s’exprime encore dans la joie pure. Ensuite viendra Pet Sounds. Ensuite viendra l’anxiété, l’isolement, Smile inachevé, les années perdues.

L’héritage : la dernière carte postale d’un paradis perdu

En 1966, Brian Wilson lâche les vannes et sort Pet Soundsl’album qui changera la face de la pop mondiale, qui poussera les Beatles à créer Sgt. Pepper’s, qui fera pleurer Paul McCartney quand il l’entend pour la première fois. Mais avant Pet Sounds, il y a eu Summer Days (And Summer Nights!!).

Cet album-là est la charnière. Il est encore dans l’insouciance, les plages, les filles, les voitures, le soleil, mais avec une profondeur d’arrangement, une sophistication harmonique, une ambition sonique qui annoncent clairement ce qui vient. C’est le dernier été vraiment heureux de Brian Wilson avant que sa tête ne devienne trop grande, trop lourde, trop remplie de musique pour être portée serenement.

Et « California Girls » reste, cinquante ans plus tard, l’hymne définitif d’une certaine idée de l’Amérique, jeune, dorée, désinvolte, confiante en l’avenir. Une idée qui n’a peut-être jamais vraiment existé mais que Brian Wilson a su rendre tellement palpable, tellement désirable, qu’on est prêt à y croire encore. La magie du pop, c’est ça. La magie des Beach Boys à leur sommet, c’est exactement ça.

Mets « California Girls » maintenant. Tourne le son. Ferme les yeux. Tu y es. Tu es en Californie en juillet 1965, tu as vingt ans, et tout est possible. C’est le plus beau cadeau qu’un disque puisse te faire.

La note des passionnés

4,0 /5

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