Genèse et contexte : la fissure dans le paradis californien

En 1965, la Californie ressemble encore à une promesse. Le soleil tape sur les planches de Venice Beach, les filles portent des bikinis fleuris, et les garçons de Brian Wilson cartonnent avec des chansons sur les vagues et les voitures. Mais dans la tête de Brian, ce génie fragile, ce gamin de Hawthorne qui n’avait pas encore vingt-trois ans, quelque chose se fissurait. Quelque chose de beau et d’inquiet cherchait à sortir. Today! est l’album où cette fissure devient visible pour la première fois. Pas encore le grand séisme de Pet Sounds, mais les premières secousses, déjà irrésistibles.

The Beach Boys en concert au lycée Taft, Californie, 1963
The Beach Boys au lycée Taft (Californie), v. 1962-1963 : David Marks, Brian Wilson, Mike Love, Dennis et Carl Wilson

Capitol Records voulait sa marchandise : du surf, du sable, des harmonies guillerettes, les mêmes ingrédients qui avaient mis les caisses en musique depuis Surfin’ Safari. Brian Wilson, lui, avait les yeux fixés sur Phil Spector. Il avait dévoré les productions du maître, ce mur de son cathédral, ces arrangements orchestraux qui transformaient une chanson pop en expérience cinématographique. Wilson voulait faire ça, mais en mieux. Il voulait la profondeur émotionnelle d’une symphonie dans le corps d’un hit de trois minutes. Capitol tirait d’un côté, Brian de l’autre. Today! est la corde entre les deux.

L’album est enregistré dans les studios hollywoodiens de Western Recorders et de Gold Star, ces salles légendaires où Spector lui-même officiait. Pendant ce temps, Mike Love et Al Jardine continuent à écumer les scènes du monde entier en tournée, fidèles ambassadeurs d’un groupe que Brian ne peut plus vraiment habiter. Car Wilson commence à se retirer de la route. Les concerts le terrorisent, son oreille droite est partiellement sourde depuis l’enfance, et les foules hurlantes lui semblent de moins en moins compatibles avec la vision qu’il est en train de construire seul, dans le silence relatif du studio. Ce retrait va sceller son destin artistique, et son destin tout court.

Structure de l’album : deux faces, deux univers

La construction de Today! est déjà en elle-même une déclaration d’intention. La face A, c’est le Beach Boys qu’on attend : rythmé, souriant, dansant. Do You Wanna Dance?, reprise du classique de Bobby Freeman, ouvre le bal avec une énergie communicative. Dance, Dance, Dance, coécrit avec son père Murry et son frère Carl, est une bombe pop à retardement. On vend la marchandise, on donne à Capitol ce qu’il veut. Mais la face B, ah, la face B, c’est une autre planète.

Là, Wilson lâche les amarres. Les ballades s’enchaînent avec une tendresse presque insupportable. L’ambiance change du tout au tout : fini les riffs de guitare surexcités, place aux cordes, aux harmonies vocales tissées comme de la soie, aux mélodies qui cherchent quelque chose d’impossible à nommer. C’est une face B qui ressemble à un aveu. Et les aveux de Brian Wilson sont parmi les plus bouleversants de l’histoire du rock.

Morceaux phares : autopsie d’un chef-d’œuvre discret

« When I Grow Up (To Be a Man) »

Ce morceau est vertigineux quand on connaît le contexte. Brian Wilson a vingt-deux ans lorsqu’il l’écrit. Vingt-deux ans, et il se demande déjà ce qu’il sera à trente, à quarante. Sera-t-il heureux ? Sera-t-il toujours là ? Le morceau commence comme une question rhétorique pop, presque innocent, et finit par vous serrer la gorge. Dans le refrain, des voix comptent les âges comme un métronome existentiel : seize, dix-sept, dix-huit… C’est Philip Larkin en bermuda. C’est de l’angoisse habillée en chanson de plage. Une performance émotionnelle déguisée en single.

« Please Let Me Wonder »

Ce titre est la préfiguration la plus directe de Pet Sounds. Point final. Si vous voulez expliquer à quelqu’un ce que Brian Wilson allait devenir, vous mettez ce morceau. L’arrangement y est déjà d’une sophistication troublante, les modulations harmoniques déplacent les repères tonaux avec une grâce qui ferait pâlir les Beatles de la même époque, avant que Lennon et McCartney n’entendent Pet Sounds et ne décident de réinventer leur propre musique en réponse. La boucle sera bouclée, mais ici elle commence.

« She Knows Me Too Well »

Une autre gemme enfouie dans la face B. Wilson y décrit avec une franchise désarmante la dynamique névrotique d’un couple, la jalousie, la culpabilité, l’amour qui fait mal parce qu’il est trop réel. Pour un groupe dont la marque de fabrique était l’insouciance, c’est un virage à 180 degrés. She Knows Me Too Well aurait pu figurer sur Pet Sounds sans que personne ne trouve rien à redire. Elle annonce la maturité émotionnelle d’un artiste en train de muer.

« In the Back of My Mind »

Ici, c’est Mike Love qui chante, et Wilson lui offre l’un des plus beaux cadeaux de sa carrière. La chanson parle de la peur qui ronge même dans les moments de bonheur, cette petite voix qui susurre que tout ça finira par s’effondrer. Musicalement, c’est presque chambriste : les arrangements sont d’une délicatesse rare, les voix s’entrecroisent comme dans un madrigal de la Renaissance. En 1965, aucun autre groupe pop ne faisait ça.

Coulisses, anecdotes et fun facts

Il faut imaginer Gold Star Studios à Hollywood, une salle à la réverbération mythique, celle-là même que Spector utilisait pour ses productions. Wilson y débarque avec des partitions de plus en plus complexes, des idées orchestrales qui débordent des marges, et une capacité à entendre intérieurement ce que les musiciens de session mettront des heures à reproduire. Les Wrecking Crew, ces musiciens de studio d’élite qui enregistraient pratiquement tout ce qui se vendait à Los Angeles à l’époque, sont convoqués. Ils sont habitués aux séances exigeantes. Mais Wilson les repousse dans leurs derniers retranchements.

« Je voulais que les chansons sonnent comme des émotions. Pas comme des sons, comme des sentiments. Je voulais que tu entendes quelque chose et que tu ressentes exactement ce que j’avais ressenti en l’écrivant. »

Brian Wilson

Pendant ce temps, la tension avec Capitol Records monte. Le label pousse pour Summer Days (And Summer Nights!!), sorti la même année, plus commercial, plus conforme à l’image surf. Today! se retrouve un peu coincé entre deux ambitions contradictoires, ni totalement assumé comme œuvre d’art ni vraiment lancé comme machine à hits. Il sera pourtant certifié Gold, preuve que le public sentait confusément qu’il se passait quelque chose d’important.

Détail savoureux : Brian Wilson avait développé à cette époque une obsession pour les harmonies vocales a cappella des Four Freshmen, groupe vocal des années 50 qu’il écoutait en boucle enfant. Ces influences, loin de toute esthétique rock, transparaissent dans les arrangements de la face B, où les voix humaines sont traitées comme des instruments à vent, superposées avec une précision quasi mathématique.

Fun fact pour les diggers : le titre Do You Wanna Dance? avait déjà été enregistré par les Beach Boys deux ans plus tôt lors de démos. Wilson avait gardé l’idée sous le coude, attendant le bon moment et le bon arrangement. Sa version accélère le tempo original de Freeman et lui insuffle une urgence presque pré-psychédélique.

« Brian ne venait plus en tournée, mais il nous envoyait des maquettes. Des cassettes avec des harmonies qu’on devait apprendre. C’était comme recevoir des lettres d’un génie qu’on n’arrivait pas tout à fait à suivre. »

Al Jardine

Héritage et influence : la pierre angulaire oubliée

Today! est souvent le grand oublié dans la discographie des Beach Boys. On parle de Pet Sounds, évidemment, classé dans les cinq meilleurs albums de tous les temps par à peu près tout le monde depuis 1966. On parle de Smile, ce chef-d’œuvre inachevé que Wilson ne livrera complètement qu’en 2004. Mais Today!ce disque charnière, ce laboratoire secret, mérite une réévaluation urgente.

Sans Today!, pas de Pet Sounds. C’est aussi simple que ça. L’album de 1965 est le bac à sable dans lequel Wilson a testé ses nouvelles équations émotionnelles, ses nouvelles architectures sonores. Il y a appris qu’il pouvait faire confiance à ses instincts les plus fragiles, les plus exposés. Il y a découvert que le public, ou du moins une partie du public, était prêt à le suivre là où aucun groupe de surf ne s’était aventuré.

L’influence de Today! sur les Beatles est documentée mais souvent mal datée. On attribue généralement à Pet Sounds le choc électrique qui a propulsé les Fab Four vers Revolver puis Sgt. Pepper’s. Mais McCartney a reconnu avoir écouté les Beach Boys en boucle dès 1965, ce qui inclut Today!. Les harmonies vocales de Please Let Me Wonder résonnent dans Here, There and Everywhere. Ce sont des filiations discrètes, mais réelles.

Plus près de nous, Todd Rundgren, Elliott Smith, et une génération entière de songwriters power-pop ont cité Wilson de cette période comme une influence cardinale. La franchise émotionnelle de In the Back of My Mind, l’architecture harmonique de She Knows Me Too Welltout ça irrigue quarante ans de pop indépendante américaine, de Big Star à Teenage Fanclub, de Fountains of Wayne aux Shins.

The Beach Boys en concert en Finlande, juin 1969
The Beach Boys en concert lors de la Saint-Jean, Finlande, 24 juin 1969. Photo : Rafael Olin

En 1965, Brian Wilson avait vingt-deux ans et il avait peur de vieillir. Il chantait cette peur en harmonies à cinq voix, dans un studio hollywoodien qui sentait la réverbération et l’ambition. Today! est la preuve que le chef-d’œuvre ne surgit jamais de nulle part, il s’annonce, il murmure, il prépare le terrain. Et parfois, ce murmure est lui-même inoubliable.

La note des passionnés

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