En 1970, les Beach Boys sont dans une situation étrange. Après la gloire de Pet Sounds en 1966 et l’échec commercial de Smile , le projet ambitieux de Brian Wilson qui ne sera jamais achevé dans sa forme originale , le groupe navigue entre brillance créative et difficultés internes sérieuses. Sunflower, sorti en août 1970, est le résultat d’une session de travail collectif rare , tous les membres du groupe, y compris un Brian Wilson encore fragile, contribuent à parts à peu près égales. Le résultat est l’un de leurs meilleurs albums.
Carl Wilson, le frère cadet, s’impose comme force créative centrale sur cet album. Ses compositions , « Feel Flows », « Add Some Music to Your Day » , montrent un musicien d’une sensibilité et d’une sophistication harmonique qui doit beaucoup à Brian mais qui a développé sa propre voix distincte. Sa guitare et ses arrangements vocaux sur cet album sont parmi les plus beaux de toute la discographie des Beach Boys.
« Add Some Music to Your Day » est la chanson la plus immédiatement accrocheuse , un hymne à la musique d’une générosité simple, avec des harmonies vocales d’une construction typiquement Wilson Brothers. Les voix superposées, le contre-chant, la façon dont les lignes vocales s’entrecroissent sans jamais se heurter , c’est de la polyphonie pop, et c’est extraordinairement difficile à faire sonner aussi naturellement.
« Forever » de Dennis Wilson est peut-être la plus belle surprise de l’album. Dennis, le batteur du groupe qui avait la réputation d’être le moins musicalement sérieux des frères Wilson, livre ici une ballade d’amour d’une fragilité et d’une sincérité absolues. Sa voix , plus rauque, plus vulnérable que celles de Brian ou Carl , donne à la chanson une dimension émotionnelle directe qui manque parfois aux productions plus perfectionnées de ses frères.
Brian Wilson est présent sur cet album de façon significative , composant, arrangeant, chantant , ce qui en 1970 n’était pas garanti. Sa contribution « Deirdre » et « Our Sweet Love » montrent un compositeur qui garde son génie harmonique intact même dans une période de fragilité psychologique. Sa voix, légèrement reculée dans le mix par rapport aux albums précédents, est néanmoins immédiatement reconnaissable.
Mike Love, Al Jardine et Bruce Johnston contribuent également à cet album de groupe rare , chacun amenant ses propres compositions et ses propres visions. Cette démocratie créative inhabituelle pour les Beach Boys , généralement dominés par Brian Wilson , produit un album de texture riche et de voix distinctes qui forment ensemble une vision cohérente.
L’album se vend modestement malgré sa qualité , les Beach Boys n’avaient plus le même statut commercial depuis la fin des années soixante. La concurrence des groupes de rock progressif et du singer-songwriter folk avait changé le paysage musical, et les harmonies vocales parfaites de la pop californienne semblaient appartenir à une autre époque à certains. Mais pour ceux qui écoutaient sans préjugé, Sunflower était la preuve que le groupe était encore capable de produire de la musique d’une qualité exceptionnelle.
Dennis Wilson mourra noyé en décembre 1983, à 39 ans. Carl Wilson mourra d’un cancer du poumon en février 1998, à 51 ans. Ces deux morts ont progressivement transformé les Beach Boys en formation de Mike Love et de musiciens de session , une évolution que beaucoup de fans originaux ont du mal à accepter. Mais les albums de la période créative, dont Sunflower, restent disponibles et inchangés.
Sunflower est l’album des Beach Boys que les amateurs reconnaissent comme un chef-d’oeuvre méconnu , trop peu connu, trop peu célébré, mais d’une beauté et d’une cohérence qui en font l’égal de leurs meilleurs travaux. C’est la définition de la pépite cachée : un disque qui attendait d’être découvert par ceux qui seraient capables d’en entendre la valeur.
La période de Sunflower est aussi celle où Brian Wilson commence à se remettre de ses années les plus sombres , les années où il ne quittait plus sa chambre, où il mangeait dans son lit, où la production de Smile s’était effondrée sous le poids de ses angoisses. Ce retour progressif , jamais linéaire, toujours fragile , est documenté musicalement sur cet album par la qualité de ses contributions, qui n’atteignent pas les sommets de Pet Sounds mais prouvent que le génie n’était pas éteint.
La relation des Beach Boys avec leur héritage , notamment avec Pet Sounds dont la réputation critique n’a fait que croître depuis les années soixante , est complexe. Ils ont parfois été enfermés dans cette réputation, jugés à l’aune d’un sommet qu’il leur était impossible de reproduire. Sunflower représente une alternative à ce piège : un album qui accepte d’être ce qu’il est plutôt que de chercher à égaler un passé impossible à répéter.
« At My Window Sad and Lonely » et « Deirdre » de Brian Wilson montrent un compositeur qui a perdu quelque chose de l’ambition totale de Pet Sounds mais gagné une simplicité nouvelle , une façon d’écrire des chansons moins architecturées mais plus directement émotionnelles. Cette nouvelle simplicité n’est pas de la régression mais d’une évolution vers un autre type de beauté.
Les harmonies vocales des Beach Boys sur cet album , construites selon les mêmes principes que les albums précédents mais avec une légèreté nouvelle , restent parmi les plus belles de la pop américaine. La tradition a cappella que les Wilson Brothers avaient développée depuis les années cinquante est ici à son état le plus naturel, le moins produit, le plus humain. C’est une beauté qui n’a pas besoin d’ornement.
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