1966 Album

If You Can Believe Your Eyes and Ears

par The MAMAS AND THE PAPAS

4,0

Quatre voix, une ville, une epoque

Janvier 1966. Les Mamas and the Papas publient leur premier album et la pop americaine ne ressemblera plus tout a fait a ce qu’elle etait avant. « If You Can Believe Your Eyes and Ears » est un titre bizarre, presque philosophique, pour un debut de groupe. Mais il dit quelque chose d’important: ce qu’on entend et ce qu’on voit sont deux choses differentes, et la realite se situe quelque part entre les deux.

John Phillips, Denny Doherty, Michelle Phillips et Cass Elliot se rencontrent dans des circonstances qui relevent autant de la logistique que du destin. John et Michelle Phillips, maries, font de la folk avec Doherty dans les Virgin Islands. Cass Elliot les rejoint apres quelques mois de negociation informelle. Le groupe part pour Los Angeles ou Lou Adler les signe sur son label Dunhill. Les sessions d’enregistrement commencent en septembre 1965.

The Mamas and the Papas sur le Ed Sullivan Show, 1968
The Mamas and the Papas sur le Ed Sullivan Show, 1968

Cass Elliot et la democratie vocale

« California Dreamin' » n’est pas seulement une bonne chanson. C’est un document sur le desir de partir, sur la nostalgie d’un endroit qu’on n’a pas encore connu. John Phillips l’ecrit a New York, en hiver, avec sa femme Michelle. Il fait froid. Elle reve de Los Angeles. La chanson s’ecrit presque seule. Le titre est d’abord enregistre avec Barry McGuire avant que le groupe ne l’enregistre dans sa version definitif. Le solo de flute est joue par Bud Shank, un jazzman de la cote ouest, et c’est ce detail qui donne a la chanson sa lumiere particuliere.

« Monday Monday » est le deuxieme classique de l’album, sorti en single en avril 1966 et numero un du Billboard pour trois semaines. Une chanson sur le lundi matin qui est aussi une chanson sur la rupture, la trahison et l’incomprehension. Phillips ecrit avec une economie de moyens qui cache la complexity: quatre accords, quatre voix, et un refrain qui reste dans la tete pendant trente ans.

La voix de Cass Elliot est le coeur du groupe. Sa richesse et sa puissance donnent aux harmonies une profondeur que les trois autres voix seules ne pourraient pas atteindre. Cass peut chanter le lead ou le background avec la meme conviction. Sur « Go Where You Wanna Go », elle est en premiere ligne et on entend que sa voix est capable d’aller partout. Phillips essaiera pendant les sessions de la cantonner au background – la dynamique interieure du groupe est complexe – mais Cass s’impose naturellement.

Lou Adler et la production californienne

Lou Adler produit avec une clarte et une chaleur qui definissent le son Los Angeles des annees 60. Les reverbs sont precises, les voix sont en avant, les instruments soutiennent sans jamais prendre le dessus. C’est une production qui fait confiance aux chanteurs, et elle a raison: les quatre voix de ce groupe sont son principal actif.

« I Call Your Name » est une reprise des Beatles redefinie par les harmonies vocales des Mamas and Papas. Ce qui etait une chanson de groupe de rock britannique devient une piece chorale americaine. La transformation est complete et elegante. Les groupes anglais couvrent le blues americain, les Americains recouvrent les Anglais: le cycle est boucle.

« Do You Wanna Dance » de Bobby Freeman est une autre reprise traitee de la meme maniere: le rock’n’roll du debut des annees 60 passe dans le filtre des harmonies californiennes de 1965-66 et ressort dans une forme nouvelle, plus legere, plus aerienne. Adler et le groupe ont ce talent de transformer le materiau de leurs influences sans en effacer l’essence.

La fracture interne

L’histoire des Mamas and the Papas est indissociable de ses tensions internes. John et Michelle Phillips sont maries mais instables. Denny Doherty est amoureux de Michelle, ce qui complique les repas en groupe. Cass Elliot est amoureux de Doherty, ce qui complique le reste. Le groupe enregistre « California Dreamin' » pendant que les relations personelles entre ses membres ressemblent a un roman-feuilleton. Ce sont les conditions normales de la creation artistique: le meilleur et le pire se produisent en meme temps.

La pochette de l’album original montrait les quatre membres dans une salle de bains, assis sur et autour des toilettes. Dunhill demande le remplacement de l’image sur certains pressages parce que les toilettes sont « obscenes ». Une autre version remplace la salle de bains par une photo plus conventionnelle. Les deux versions existent et les collectionneurs chassent la version originale toilettes avec la ferveur qu’on reserve aux saints reliques.

Le groupe se separera en 1968, trop vite, trop tot. Cass Elliot mourra en 1974 d’une crise cardiaque a trente-deux ans a Londres. Denny Doherty mourra en 2007. John Phillips, qui sera l’un des organisateurs du festival de Monterey en 1967, mourra en 2001. Michelle Phillips sera la survivante et la gardienne de la memoire. Mais ce premier album reste le moment ou tout est possible et ou rien n’est encore gache. Quatre voix qui se cherchent et qui se trouvent, quelque part entre New York et Los Angeles, dans un studio ou il fait chaud et ou l’avenir ressemble exactement a « California Dreamin' ».

La note des passionnés

4,0 /5

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