Smile, BRIAN WILSON (2004) : enfin, le chef-d’oeuvre fantôme voit le jour
Il existe dans l’histoire de la musique populaire des légendes qui prennent une dimension mythologique. « Smile » de Brian Wilson est peut-être la plus grande de ces légendes. Pendant trente-sept ans, cet album avait existé sous la forme d’une rumeur, d’un espoir, d’une obsession pour les fans des Beach Boys. Des enregistrements circoulaient en bootleg. Des journalistes avaient écrit des milliers de mots sur ce qu’il aurait pu être. Brian Wilson lui-même avait parlé de « Smile » comme d’un « teenage symphony to God », une symphonie adolescente pour Dieu.
Et puis, en 2004, cela arrive vraiment. Brian Wilson, entouré de ses musiciens, de Van Dyke Parks qui avait écrit les paroles originales en 1966-67, et d’une équipe de production dévouée, enregistre « Smile » et le sort chez Nonesuch Records en septembre 2004.
Van Dyke Parks et le texte américain
Van Dyke Parks est l’un des paroliers les plus extraordinaires et les plus difficiles de l’histoire de la chanson américaine. Ses textes pour « Smile » en 1966-67 étaient allusiifs, poétiques, bourrés de références à l’histoire américaine, depuis les pionniers du Far West jusqu’aux plages de Californie. Mike Love, le cousin de Brian Wilson et chanteur des Beach Boys, n’avait pas voulu de ces textes en 1966, les jugeant trop hermétiques. Cette opposition avait été l’un des facteurs dans l’abandon de l’album original.
En 2004, Parks revient avec Wilson pour compléter et finaliser les textes. La réconciliation de ces deux géants créatifs est l’un des moments les plus émouvants de la culture rock de cette décennie.
Heroes and Villains et la grandeur retrouvée
« Heroes and Villains » était l’un des singles des Beach Boys en 1967, une version abrégée et modifiée du matériau original de « Smile ». Sur l’album de 2004, on entend enfin la version complète, avec toutes ses sections, ses modulations harmoniques surprenantes, ses voix superposées en couches d’une complexité stupéfiante. C’est comme entendre un tableau dont on n’avait jusqu’alors vu que le centre : soudain, l’oeuvre prend ses dimensions réelles.
Good Vibrations dans le contexte de Smile
« Good Vibrations » avait été le premier single des Beach Boys en 1966, avant l’abandon de « Smile ». Elle figure logiquement dans la version de 2004 comme la culmination d’une certaine ambition musicale. Six minutes et vingt secondes qui réunissent tout ce que Wilson savait faire : les harmonies, les modulations, les transitions entre sections, les instruments insolites (le thérémine, la batterie de voix qui s’entremêlent). C’est toujours l’une des cinq meilleures chansons pop jamais enregistrées.
La réception et les larmes
La sortie de « Smile » en 2004 a été accueillie comme un événement historique. Les critiques ont parlé de miracle, de résurrection. Wilson, soixante-deux ans, a pleuré sur scène lors des premières performances de l’album. Des fans qui avaient attendu trente-sept ans ont pleuré dans les salles de concert. C’est rare que la musique produise de tels moments de catharsis collective.
« Smile » n’est pas exactement ce qu’il aurait pu être en 1967. Wilson de 2004 n’est pas Wilson de 1967. Mais c’est quelque chose de tout aussi précieux : la preuve qu’un chef-d’oeuvre peut traverser le temps et les obstacles pour finalement exister, et que le talent et la vision créatrice peuvent survivre à tout.
L’architecture musicale de Smile
Ce qui rend « Smile » si extraordinaire comme objet musical, c’est son architecture. Wilson a conçu l’album comme une suite de modules qui peuvent être réorganisés, comme des blocs de construction musicaux. Il y a des thèmes qui reviennent, se transforment, se répondent d’une chanson à l’autre. Il y a une progression tonale sur l’ensemble de l’album qui donne une sensation de voyage et d’arrivée. C’est une vision symphonique de la pop qui n’a aucun équivalent dans la musique populaire des années soixante ou de 2004. Van Dyke Parks a construit ses textes de la même façon : des fragments poétiques qui renvoient les uns aux autres, qui construisent une mythologie américaine à la fois intime et épique. L’album entier est une oeuvre totale, un Gesamtkunstwerk pop qui peut être apprécié comme une série de chansons ou comme une longue oeuvre unique. Wilson avait compris cela en 1966. Il lui a fallu trente-sept ans pour l’accomplir.
Brian Wilson Live on Tour avec Smile
La sortie de l’album a été accompagnée d’une tournée mondiale où Wilson a interprété « Smile » en intégralité pour la première fois. Ces concerts étaient des événements historiques. Des fans de plusieurs générations se retrouvaient dans les salles pour entendre enfin ces chansons dans leur forme complète. Wilson, entouré de musiciens de studio exceptionnels, a livré des performances qui ont ému même les critiques les plus sceptiques. La tournée a été filmée et documentée. Elle représente le moment où Brian Wilson a definitivement réglé ses comptes avec son passé et transformé une blessure en triomphe.
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