A Wizard, a True Star
par Todd RUNDGREN
Le magicien de l’impossible
1973. Todd Rundgren publie A Wizard, a True Star et démontre qu’il est l’un des musiciens les plus inclassables et les plus ambitieux de la musique populaire américaine. Là où son album précédent, le double Something/Anything?, était déjà une démonstration époustouflante de polyvalence créatrice, A Wizard, a True Star va plus loin encore dans l’expérimentation, la densité des arrangements et le refus de toute concession commerciale.
Rundgren joue de pratiquement tous les instruments sur l’album. Il chante, il produit, il mixe, il arrange les cordes et les cuivres. Cette maîtrise totale du processus d’enregistrement lui permet de réaliser exactement ce qu’il entend dans sa tête sans devoir passer par des intermédiaires. L’album est une oeuvre personnelle absolument totale, qui ne ressemble à rien d’autre parce qu’elle n’essaie pas de ressembler à quelque chose d’existant.
La première face de l’album est une suite quasi continue de morceaux qui s’enchaînent sans silence, passant de l’art pop cosmique à la soul en trente secondes, du gospel au rock psychédélique sans prévenir. International Feel ouvre avec des synthétiseurs qui évoquent les grandes plaines de l’espace, avant que le groove n’entre et que Rundgren ne chante une mélodie simple et envoûtante. Puis Never Never Land arrive, reprise du classique de Leonard Bernstein, chantée avec une délicatesse vocale qui rappelle que Rundgren est aussi un chanteur de première classe.
La deuxième face et les racines soul
La deuxième face de l’album est une célébration des racines soul et rhythm and blues de Rundgren, avec des reprises de classiques qui montrent sa connaissance et son amour de cette tradition. Il chante les Impressions, il chante des hymnes gospel, et dans chaque reprise, on entend un musicien qui a vraiment absorbé ces musiques et pas simplement choisi des titres célèbres pour les reproduire mécaniquement.
Utopia, le groupe de rock prog que Rundgren forme à peu près au même moment, prendra en charge les ambitions les plus ambitieuses et les plus complexes de sa musique de concert. Mais A Wizard, a True Star est sa vision personnelle la plus pure : le studio comme instrument, la variété des styles comme expression d’une curiosité musicale sans limites, et la technique comme servante de l’émotion plutôt que comme fin en soi.
L’accueil critique de l’époque est mitigé, une partie de la presse reprochant au disque sa densité et son refus de laisser respirer l’auditeur. Mais les musiciens et les producteurs qui ont écouté cet album l’ont reconnu immédiatement comme quelque chose d’exceptionnel. Son influence sur la pop expérimentale, la new wave et les productions des années 1980 les plus ambitieuses est réelle et documentée.
Producteur de génie
Todd Rundgren a produit des albums pour des artistes aussi différents que Badfinger, Hall and Oates, les New York Dolls, Grand Funk Railroad, Patti Smith, XTC et Meat Loaf (Bat Out of Hell). Cette liste dit l’étendue de sa capacité à s’adapter et à mettre sa technique au service de visions artistiques très différentes. A Wizard, a True Star est l’album où il ne met sa technique qu’à son propre service, et le résultat est une oeuvre singulière qui n’appartient qu’à lui.
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