En novembre 1970, Badfinger sortait son second album sur Apple Records. No Dice montrait un groupe qui avait grandi, affermi son son, et surtout qui avait trouvé dans ses propres ressources compositionnelles quelque chose qu’il n’avait pas encore pleinement exploité sur Magic Christian Music. Les bequilles beatlesques étaient remisées. Pete Ham et Tom Evans avaient trouvé leur voix.
La chanson la plus célèbre de l’album n’allait pas immédiatement le devenir. Without You, écrite conjointement par Ham et Evans, allait passer presque inaperçue sur l’album en 1970. Ce n’est qu’en 1971, quand Harry Nilsson la reprit pour son album Nilsson Schmilsson, que le monde réalisa ce qu’il avait sous les yeux. La version de Nilsson atteignit la première place des charts américains et britanniques, devint l’une des ballades les plus jouées en radio de la décennie, et allait être reprise des milliers de fois, notamment par Mariah Carey en 1994 avec un succès commercial qui dépassa même l’original de Nilsson.
Que Ham et Evans aient écrit Without You sans imaginer qu’elle deviendrait une des chansons les plus entendues du XXe siècle dit quelque chose d’important sur la nature du génie mélodique. Les plus grandes chansons sont souvent celles qu’on écrit sans y penser, dans un moment de grâce naturel qui n’a pas besoin de calcul. Without You avait été composée pendant une session de répétition, rapidement, avec la fluidité de l’évidence.
No Matter What, le premier single de l’album, allait etre leur plus grand succès propre : top 5 en Grande-Bretagne, top 10 aux États-Unis, diffusion massive en radio des deux côtés de l’Atlantique. C’est une chanson de power pop d’une efficacité implacable, avec ce riff de guitare en introduction qui est immédiatement reconnaissable, cette construction couplet-refrain-pont d’une symétrie parfaite, et ces harmonies vocales que le groupe maitrisait avec une aisance qui faisait penser aux Beach Boys autant qu’aux Beatles.
Geoff Emerick, qui avait ingénié la plupart des albums des Beatles, était derrière la console pour No Dice. Cette continuité avec l’univers sonore des Beatles n’était pas un hasard : Apple Records voulait que ses artistes bénéficient du même standard de production que le groupe principal. Et Emerick apportait avec lui cette sensibilité particulière, cette façon d’enregistrer les voix et les guitares avec une chaleur et une précision qui définissaient le « son Apple ».
Joey Molland, qui avait remplacé Ron Griffiths a la guitare rythmique, s’était parfaitement intégré au groupe. Son jeu énergique et son sens de l’harmonie vocale complétaient idéalement Ham et Evans. La mécanique des compositions de No Dice fonctionnait comme une montre bien réglée : chaque pièce a sa place, chaque musicien dans son rôle, avec une efficacité collective qui rendait les performances individuelles plus grandes que la somme de leurs parties.
La tragédie de Badfinger n’était pas encore visible en 1970. Allen Klein avait pris le contrôle d’Apple Records, et les artistes du label vivaient dans une anxiété croissante sur leur avenir contractuel. Les Beatles eux-mêmes étaient en train de se séparer, et le chaos qui s’ensuivait rejaillirait sur tout le monde associé a Apple. Mais sur No Dice, on ne voit rien de tout cela. On entend juste un groupe en forme, confiant, créatif, qui a tous les ingrédients pour devenir grand.
Pete Ham se suicida en avril 1975, a l’âge de vingt-sept ans, laissant une lettre qui accusait leur manager Stan Polley de les avoir volés. Tom Evans, qui avait trouvé le corps de Ham, ne s’en remit jamais entièrement. Il se suicida a son tour en novembre 1983. Deux compositeurs d’un talent rare morts trop tot, victimes d’une industrie musicale sans scrupules.
Réécouter No Dice aujourd’hui, c’est entendre la musique de deux hommes qui méritaient un sort bien meilleur. C’est entendre des chansons d’une beauté qui aurait du leur garantir la reconnaissance et la securité auxquelles leur talent donnait droit. La justice poétique n’existe pas dans l’industrie musicale. Mais la musique, elle, existe. Et Without You, No Matter What, et toutes les autres chansons de cet album continueront d’exister longtemps après que les noms des hommes qui les ont volés auront été oubliés.
Sans You de Pete Ham et Tom Evans est peut-etre l’une des chansons les plus interpretees et les plus enregistrees de l’histoire de la musique populaire. Des milliers de versions existent, du karaoke amateur aux grandes productions orchestrales. La version de Mariah Carey en 1994 etait la troisieme version differente a atteindre le numero un au Royaume-Uni, apres l’original de Nilsson en 1972 et la reprise de Nilsson lui-meme en 1994 pour la bande originale du film Blame It on the Bellboy. Cette immortalite commerciale contraste de facon poignante avec le sort de ses auteurs.
No Dice est aussi l’album qui montre que Badfinger avait une vision de leur propre son qui n’etait pas entierement dependante de l’influence des Beatles. Les chansons de cet album ont une energie et une directness qui leur appartiennent proprement. Quand on ecoute No Matter What ou Believe Me, on entend certes l’education beatlesesque, mais on entend aussi quelque chose d’autre, quelque chose qui est specifiquement Badfinger. C’est peut-etre la vraie promesse de cet album : la promesse d’une identite propre qui n’avait pas encore eu le temps de se deployer entierement.
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