Quatre chansons. C’est tout ce que les Nerves ont laissé dans leur premier et unique EP auto-produit en 1976, et c’est assez pour que leur nom figure dans toutes les généalogies sérieuses du power pop américain. Ces quatre chansons, enregistrées à Los Angeles avec des moyens minimes et distribuées à la main dans les bacs des quelques disquaires qui voulaient bien les prendre, ont circulé de main en main parmi les musiciens qui cherchaient une alternative au rock progressif et au glam, et leur influence sur ce qui allait suivre est sans commune mesure avec leur succès commercial de l’époque, qui était pratiquement nul.
Les Nerves sont formés par Peter Case, Paul Collins et Jack Lee. Trois musiciens qui ont en commun un amour des Beatles, des Everly Brothers, de Buddy Holly et du rock and roll des années cinquante dans sa forme la plus directe et la plus mélodique. Ils veulent des chansons courtes, des refrains immédiats, des guitares en avant et une production qui ne cherche pas à impressionner mais à communiquer. En 1976, dans un paysage musical dominé par les virtuosités et les productions orchestrales, cette vision est presque révolutionnaire dans sa simplicité.
« Hangin’ on the Telephone » est la chanson qui a survécu le mieux, et pour une raison simple : c’est l’une des meilleures power pop songs jamais écrites. Jack Lee l’a composée avec cette capacité rare à construire un refrain qui dit exactement ce qu’il faut dire avec exactement les mots qu’il faut, ni plus ni moins. La tension d’attendre quelqu’un au téléphone, le désir et la frustration mêlés, la mélodie qui grimpe au moment du refrain : tout ça en deux minutes trente. Blondie a enregistré une version de cette chanson en 1978 qui a introduit la composition dans les charts. Mais la version des Nerves, plus sèche et plus urgente, dit quelque chose que la production plus soignée de Blondie ne dit pas de la même façon.
« When You Find Out » est la deuxième chanson de l’EP, une autre construction impeccable avec un chorus qui reste. Collins, Case et Lee partagent les tâches vocales et les responsabilités d’écriture sur les quatre morceaux, et cette distribution collective donne à l’EP une variété de perspectives qui l’enrichit au-delà de ce qu’un seul songwriter aurait pu produire seul.
« Give Me Some Time » et « Paper Dolls » complètent l’EP avec deux autres chansons qui montrent que les Nerves n’avaient pas qu’une bonne idée. Les quatre morceaux se tiennent à un niveau de qualité remarquable, chacun avec sa propre personnalité tout en contribuant à la cohérence de l’ensemble. C’est une qualité rare même dans les EPs de groupes beaucoup mieux financés et beaucoup mieux distribués que les Nerves ne l’étaient en 1976.
La production est minimale dans le meilleur sens du terme. Les guitares sont enregistrées avec leur son naturel, la batterie est directe et sans traitement excessif, et les voix sont au premier plan sans couches d’effets qui les éloigneraient de l’auditeur. Cette immédiateté est ce qui donne à l’EP sa fraîcheur intacte cinquante ans après sa parution.
Le groupe s’est séparé en 1978, après seulement deux ans d’existence. Peter Case a fondé les Plimsouls, autre grand groupe de power pop californien. Paul Collins a fondé les Beat (à ne pas confondre avec le groupe britannique du même nom). Jack Lee a continué à écrire des chansons qui ont été enregistrées par d’autres. Les trois ont continué à faire de la musique de qualité dans les années suivantes, mais aucune de leurs oeuvres ultérieures n’a la pureté et la concentration de ces quatre chansons enregistrées ensemble en 1976.
L’EP des Nerves est l’exemple parfait de ce que les compilations historiques appellent un « seminal record » : un enregistrement qui a semé des graines que d’autres ont récoltées, un travail d’une influence inversement proportionnelle à sa notoriété initiale. Pour tous ceux qui aiment le power pop dans ses formes les plus directes et les plus mélodiques, la découverte de cet EP est un moment de reconnaissance pure : on entend quelque chose qu’on attendait sans savoir qu’on l’attendait.
La carrière brève des Nerves illustre une vérité sur la musique populaire : les groupes qui arrivent trop tôt pour leur époque ne disparaissent pas pour autant. Ils deviennent des références, des points de repère pour ceux qui viennent après et qui cherchent à comprendre d’où vient la tradition dans laquelle ils s’inscrivent. Les Nerves ont influencé le power pop des années quatre-vingt, l’indie rock des années quatre-vingt-dix, et la pop melodique contemporaine d’une façon que leurs quatre chansons de 1976 n’auraient pas pu laisser prévoir.
Blondie a sorti sa version de « Hangin’ on the Telephone » en 1978, deux ans après l’EP des Nerves, et l’a placée en tête de liste sur son album « Parallel Lines ». Ce succès a finalement donné à Jack Lee et aux Nerves une reconnaissance publique qu’ils n’avaient pas obtenue avec leur propre version. C’est une histoire commune dans la musique populaire : les compositeurs qui arrivent trop tôt voient leurs chansons reconnues à travers les reprises d’artistes qui arrivent au bon moment. L’important est que les chansons survivent, et « Hangin’ on the Telephone » a largement survécu.
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