À la charnière de deux décennies, Japan occupe une place originale au carrefour de multiples influences (rock progressif, Glam, punk, new wave). Mais ce qui est une richesse l’empêche aussi d’entrer dans une catégorie précise. Ce premier album annonce un groupe au potentiel exceptionnel.
Catford et le groupe le plus improbable de 1978
Japan se forme à Catford, dans la banlieue sud de Londres, en 1974. David Sylvian (né David Batt), son frère Steve Jansen à la batterie, Richard Barbieri aux claviers, Mick Karn à la basse, et Rob Dean à la guitare : cinq jeunes gens d’une banlieue quelconque qui décident de faire quelque chose de complètement différent de ce qui les entoure.
David Sylvian est à vingt ans d’une beauté visuelle frappante et d’une voix de baryton qui ne ressemble à aucune autre dans la pop britannique de l’époque. Sa voix est lente, mesurée, avec une qualité mélancolique et distante qui contraste avec l’urgence punk et avec les arrangements parfois chargés du groupe. Mick Karn joue une basse fretless avec une souplesse mélodique qui rappelle Jaco Pastorius, une influence probable compte tenu de la culture musicale éclectique du groupe.
Les influences qui se bousculent
Ce premier album est encore largement influencé par David Bowie (en particulier la période « Station to Station ») et par le glam américain de New York Dolls et d’Iggy Pop. Le titre « Adolescent Sex » est une provocation délibérée qui annonce une ambition d’image plus que musicale à ce stade. Le groupe cherche encore son son, et cette recherche est audible dans l’hétérogénéité des pièces qui composent l’album.
Hansa Records, leur label allemand, leur impose le producteur Ray Singer, qui n’est pas le collaborateur idéal pour ce groupe. La production est parfois plus lourde que les chansons ne le méritent. Mais derrière ces imperfections de production, on entend déjà le potentiel : la voix de Sylvian, le jeu de basse unique de Karn, les textures de synthétiseurs de Barbieri, la sophistication de leur conception harmonique.

La transformation qui vient
Japan va traverser une transformation radicale entre ce premier album et « Tin Drum » (1981), leur chef-d’oeuvre. L’influence asiatique (musique chinoise, esthétique japonaise) va progressivement remplacer les références glam. La production va se raffiner. David Sylvian va devenir l’un des paroliers les plus sophistiqués du rock anglais des années 80.
Ce premier album est donc moins un aboutissement qu’un point de départ, une oeuvre de jeunesse qui vaut autant pour ce qu’elle annonce que pour ce qu’elle accomplit. Pour quiconque connaît « Ghosts » (1982) ou « Visions of China » (1981), écouter « Adolescent Sex » est l’occasion de comprendre d’où vient cette sophistication, et quel chemin il a fallu parcourir pour y arriver.
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