Memphis, Tennessee, 1972. Ardent Studios. Quatre jeunes gens enregistrent ce qui sera considéré, trente ans plus tard, comme l’un des disques les plus influents jamais faits. Sur le moment, « numèro 1 Record » de Big Star se vend à quelques milliers d’exemplaires et disparaît des bacs avant la fin de l’été. La distribution par Stax Records, label soul sur le déclin, est catastrophique. Les disques n’arrivent pas dans les magasins. Les radios ne les recoivent pas. Une oeuvre parfaite, tombée dans le vide.
Alex Chilton vient des Box Tops, groupe pop qui avait atteint le numéro un américain en 1967 avec « The Letter ». Il avait seize ans quand cette chanson était sortie. Maintenant il en a vingt et un et il veut faire quelque chose de différent, quelque chose qui lui appartienne. Il rencontre Chris Bell, guitariste d’une précision et d’une sensibilité étonnantes, fils de restaurateur qui a grandi dans la même ville en écoutant les mêmes disques des Beatles. Jody Stephens à la batterie. Andy Hummel à la basse. Voilà Big Star.
Le nom du groupe est une blague ou presque : une enseigne de supermarché du quartier. Big Star. Une grandeur ordinaire, quotidienne. Quelque chose qui ne cherche pas à impressionner. Cet esprit d’humilité ironique est au coeur de la musique : Big Star fait de la pop magnifique sans jamais sembler conscient de sa propre magnificence.
« Feel » est la premiere chanson de l’album, et elle commence par une guitare acoustique si douce qu’on doit monter le volume pour l’entendre clairement. Chris Bell chante avec une fragilité qui semble dangereuse, comme si la chanson pouvait se briser si on y touchait. La mélodie arrive, inévitable, et on est immédiatement dedans, dans cet espace intime que peu de groupes savent créer.
« The Ballad of El Goodo » est la grande declaration d’intention du disque. Chilton chante sur des harmonies vocales qui rappellent les Beach Boys mais avec une menace légère dans le grain de voix, quelque chose qui dit que la beauté de surface cache une douleur réelle. « There ain’t no one going to turn me round » : la chanson parle de résistance, de refus de se laisser corrompre par quoi que ce soit, y compris le succès. En 1972, c’est un voeu pieux. En 2020, c’est une prophétie accomplie.
« In the Street » est si parfaite dans sa construction que Todd Rundgren, qui la produisait pour un album hommage bien plus tard, et Cheap Trick qui la enregistra pour la série télévisée « That ’70s Show », n’ont eu qu’à la jouer telle quelle. Quand une chanson peut traverser vingt ans sans perdre une molécule de son énergie originale, c’est qu’elle était parfaite dès le départ.
« When My Baby’s Beside Me » est le titre le plus direct du disque, presque radio-friendly si la radio avait voulu bien l’entendre. Le riff de guitare est immédiat, le refrain s’installe après une seule écoute, et Chilton chante avec une joie franche qui contraste avec la mélancolie de certaines autres compositions. Big Star n’est pas un groupe dépressif. C’est un groupe qui sait que la beauté et la tristesse habitent le même appartement.
Chris Bell a quitté le groupe peu après la sortie de l’album, épuisé par l’absence de succès, par les tensions internes, et par une crise personnelle profonde. Il mourra dans un accident de voiture en 1978, à vingt-sept ans, laissant des démos qui seront publiées à titre posthume sous le titre « I Am the Cosmos » et qui montrent un artiste au sommet de ses capacités créatives, exactement là où il n’aurait jamais dû s’arrêter.
L’influence de « numèro 1 Record » sur la musique américaine des vingt années suivantes est immense et diffuse. R.E.M. l’a cité comme une influence fondatrice. The Replacements ont enregistré « Alex Chilton » en hommage. Teenage Fanclub l’a recopié trait pour trait sur « Bandwagonesque ». Wilco, Elliot Smith, Superchunk : la liste de ceux qui doivent quelque chose à Big Star ressemble au panthéon du rock indépendant américain.
Pourquoi un disque aussi parfait a-t-il échoué commercialement ? Parce que la perfection ne suffit pas. Il faut la distribution. Il faut la promotion. Il faut être dans le bon endroit au bon moment avec les bonnes personnes qui ont intérêt à pousser votre musique. Big Star n’avait rien de tout ça. Ils avaient juste les meilleures chansons de leur année. Parfois ça ne suffit pas. Et c’est l’une des histoires les plus tristes du rock américain.
La réhabilitation de Big Star a été lente mais totale. John Fry, l’ingénieur et producteur d’Ardent Studios, a veillé sur les bandes avec une dévotion de gardien de temple. Des journalistes musicaux comme Dave Marsh et Lester Bangs ont commencé à citer le groupe à la fin des années soixante-dix. Et quand R.E.M., dans leurs premières interviews, ont mentionné « #1 Record » comme une revelation, le cercle des initiés a commencé à s’élargir. Aujourd’hui, l’album est au canon du rock alternatif américain. La justice musicale existe. Elle est juste très lente.
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