Rares sont les groupes qui ont eu la malchance d’etre aussi bien placés et de voir cette chance se retourner si cruellement contre eux. Badfinger était signé sur Apple Records, le label des Beatles, protégé par Paul McCartney lui-même, dont le talent était unanimement reconnu. Et pourtant, leur histoire allait s’achever sur une des tragédies les plus sombres de l’histoire du rock. Mais en 1970, tout cela était encore impensable. Magic Christian Music, leur premier album, était une promesse lumineuse.
Le groupe s’appelait encore The Iveys quand McCartney les remarqua. Pete Ham, le guitariste et compositeur principal, était Gallois, né a Swansea en 1947. Tom Evans, également Gallois, tenait la basse et chantait. Mike Gibbins a la batterie. Ron Griffiths, qui allait quitter peu après pour etre remplacé par Joey Molland, a la basse. Quatre jeunes Britanniques qui avaient l’harmonie dans le sang et la mélodie dans le coeur.
Paul McCartney leur écrivit une chanson : Come and Get It. Cette phrase, qui résumait bien plus qu’elle ne le savait la position du groupe sur le marché musical, était un single parfait, accrocheur, lumineux, avec ce swing beatlesesque qui était la marque de fabrique de McCartney. Il leur dit de l’enregistrer exactement comme il l’avait démo, sans y toucher. Ils obéirent. Come and Get It fut le hit d’ouverture de Magic Christian Music et atteignit le top 5 en Grande-Bretagne et aux États-Unis.
Mais Magic Christian Music était bien plus qu’une chanson de McCartney entourée de remplissage. Ham, Evans et leurs compagnons avaient la capacité d’écrire des chansons qui tenaient la comparaison avec le meilleur de leurs mentors beatlesques. Carry On Till Tomorrow, écrite par Ham et Evans, est une ballade d’une beauté acoustique qui aurait parfaitement trouvé sa place sur Abbey Road. No Matter What, qui allait devenir leur premier single independant des Beatles et atteindre le top 5 des deux côtés de l’Atlantique, était une pièce de power pop d’une efficacité redoutable.
Le fait d’être sur Apple Records était a la fois une bénédiction et une malédiction. Bénédiction parce que le label avait des moyens, des connexions, et l’aura des Beatles derrière lui. Malédiction parce qu’Apple était un chaos organisationnel permanent depuis sa création en 1968, avec des dettes qui s’accumulaient, une direction chaotique, et des conflits légaux entre les Beatles eux-mêmes qui allaient finir par engloutir le label.
Todd Rundgren, qui allait produire leurs albums suivants avant que leur collaboration se termine, reconnaissait en Pete Ham l’un des compositeurs les plus doués de sa génération. « Il avait le don de McCartney, cette capacité a écrire des mélodies immédiatement mémorables qui s’incrustent dans la mémoire sans jamais paraitre faciles », disait Rundgren. Ce don, on l’entend partout dans Magic Christian Music.
John Lennon, qui ne donnait pas facilement son approbation, avait dit de Badfinger qu’ils étaient les seuls artistes d’Apple qui savaient vraiment ce qu’ils faisaient musicalement. Ce compliment, de la part de l’un des compositeurs les plus exigeants du XXe siècle, n’était pas rien. Il confirmait ce que les oreilles les plus fines entendaient depuis le début : il y avait dans ce groupe quelque chose d’exceptionnel.
La pochette de l’album, avec ses photos des membres dans le style des Beatles de l’époque, capturait quelque chose de l’innocence et de l’enthousiasme de ces jeunes musiciens qui croyaient que le talent et le travail suffiraient. Ils n’avaient pas encore rencontré Allen Klein, le manager controversé qui allait gérer Apple après le départ de Brian Epstein et qui causerait tant de tort a tant de gens.
Magic Christian Music est l’album de la promesse non encore trahie. C’est Badfinger avant que le monde ne leur soit cruel, avant les contrats désastreux, avant les managers voleurs, avant les procès, avant les tragédies. C’est un groupe qui joue avec joie parce qu’il n’a pas encore appris que la joie dans le business de la musique est un luxe qu’on vous retire vite. Cette innocence, aussi douloureuse qu’elle soit a entendre avec le recul, est la chose la plus précieuse de cet album.
Il existe une version alternative de l’histoire de Badfinger dans laquelle les choses se passent differemment. Ou Allen Klein ne prend pas le controle d’Apple Records. Ou Stan Polley n’est pas engage comme manager. Ou les contrats sont equitables et les royalties sont versees. Dans cette version alternative, Pete Ham et Tom Evans sont encore vivants, ils ont une carriere longue et fructueuse, et Badfinger est reconnu comme ce qu’ils etaient : un des meilleurs groupes pop-rock de leur generation.
Cette version alternative n’existe pas. Ce qui existe, c’est cet album, ces chansons, ce talent mis en evidence avec une innocence qui fait mal a connaitre maintenant ce qu’on sait de la suite. Magic Christian Music est le document d’une epoque ou tout semblait possible pour quatre jeunes Gallois que Paul McCartney avait pris sous son aile. Ecouter cet album, c’est avoir acces a ce moment de grace avant que le monde reel ne vienne tout briser.
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