Sortie 1966

L’album qui a tout change

Aout 1966. Les Beatles viennent de jouer leur dernier concert officiel au Candlestick Park de San Francisco. Ils ne le savent pas encore, mais ils ne remonteront plus jamais ensemble sur une scene, sauf ce toit de Savile Row en janvier 1969, et encore. Cet ete-la, ils ont sorti Revolver, et le monde de la musique pop ne ressemble deja plus a rien de ce qu’il etait six mois auparavant.

Treize titres. Quarante-cinq minutes. Et dedans, tout ce que la musique populaire allait devenir pendant les vingt annees suivantes. C’est ca, Revolver : non pas un album magnifique parmi d’autres, mais le moment precis ou les Beatles ont compris qu’un studio d’enregistrement n’etait pas une salle de repetition mais un instrument en soi.

George, Paul, John : trois visions d’un meme tremblement de terre

L’album s’ouvre sur « Taxman », signe George Harrison. Un riff de guitare acide, des paroles politiques sans metaphore floue, une attaque directe contre le gouvernement Wilson qui taxait les plus-values a 95%. Harrison joue de la guitare solo lui-meme sur ce titre, Paul McCartney aussi d’ailleurs, et les deux versions se sont melangees dans le mix final. Ce n’est pas anecdotique : sur Revolver, les arrangements ne tombent pas du ciel, ils sont travailles, retravailles, mis a l’envers si necessaire.

McCartney signe « Eleanor Rigby », chanson sans guitare electrique, sans batterie, juste cordes et voix. Paul a vingt-quatre ans quand il ecrit ca. L’histoire dit qu’il a trouve le prenom Eleanor en pensant a l’actrice Eleanor Bron, et Rigby sur la plaque d’une boutique a Bristol. La tombe d’une Eleanor Rigby existe bien dans le cimetiere de St Peter’s Church a Woolton, Liverpool, pas tres loin de l’endroit ou John et Paul se sont rencontres adolescents. Coincidence troublante que les biographes ressortent a chaque edition anniversaire.

Lennon, lui, est en plein trip LSD. « She Said She Said » s’inspire d’une phrase de l’acteur Peter Fonda lors d’une session collective en Californie en 1965 : « I know what it’s like to be dead. » Fonda racontait avoir failli mourir sur la table d’operation enfant. Lennon a trouve ca fascinant et inquietant a la fois, et il en a fait trois minutes de rock psychedelique avec une rupture rythmique improbable au milieu.

Les Beatles a New York en 1964
Les Beatles lors de leur premiere tournee americaine, deux ans avant Revolver

EMI Studio Two, Abbey Road : la machine a inventer

Le producteur George Martin et l’ingenieur du son Geoff Emerick, vingt ans, sont les architectes invisibles de Revolver. C’est Emerick qui a l’idee de coller les micros directement sur les caisses de basse pour obtenir ce son rond et profond qui caracterise l’album. La basse de McCartney sur « Rain », le face B enregistre pendant les memes sessions, sonne comme si elle sortait du sol. On n’avait jamais entendu ca avant.

La bande du titre « Tomorrow Never Knows » a ete passee a l’envers. Les cris de mouettes qu’on entend sont en realite une guitare jouee normalement puis inversee. Lennon voulait que sa voix ressemble au Dalai-Lama chantant du haut d’une montagne, et Martin a trouve le moyen de faire ca avec des effets de phasing en temps reel. Les paroles viennent directement du Livre tibetain des morts vulgarise par Timothy Leary. En 1966, tout ca passe sur les ondes de la BBC.

Le titre « Love You To » voit Harrison enregistrer avec des musiciens indiens, tabla et sitar, sans chercher a faire de la musique orientale de pacotille. C’est une composition entierement pensee dans une forme proche du raga. Harrison avait commence ses lecons avec Ravi Shankar en 1965 et ca s’entend : l’integration est serieuse, pas decorative.

Le son de 1966, vu depuis les annees qui ont suivi

Brian Wilson a entendu Rubber Soul en decembre 1965 et ca l’a motive pour ecrire Pet Sounds. Les Beatles ont entendu Pet Sounds a leur tour et ca les a pousses encore plus loin sur Revolver puis Sgt. Pepper. Ce dialogue a distance entre les deux groupes a produit deux des albums les plus importants de l’annee 1966, et peut-etre de la decennie.

Jimi Hendrix a repris « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band » trois jours apres sa sortie en 1967, lors d’un concert a Londres ou McCartney et Harrison etaient presents dans le public. Mais les racines de cette audace, Hendrix les avait trouvees en partie dans Revolver, qu’il connaissait bien. Le producteur Chas Chandler l’avait briefe a fond sur les innovations d’enregistrement des Beatles quand il l’avait amene en Angleterre fin 1966.

« Got to Get You into My Life » est un hommage direct a la soul de Stax et Motown. McCartney l’a avoue dans diverses interviews : c’est une chanson d’amour au cannabis, pas a une femme. Les cuivres viennent d’un groupe de session que Martin a arrange dans un style Memphis sans filet. Le resultat aurait pu atterrir sur un album d’Otis Redding sans que personne ne sourcille.

« Here, There and Everywhere » est peut-etre la chanson la plus simple de l’album, vocalement la plus pure. McCartney l’a ecrite au bord de la piscine de la maison louee par les Beatles pendant leurs vacances en Espagne. Il ecoutait Pet Sounds en boucle ce jour-la. Ca s’entend dans l’harmonie vocale a trois voix, dans l’economie des arrangements, dans la beaute un peu naive de la melodie.

« Yellow Submarine » a ete ecrite pour Ringo, comme toujours quand il fallait lui donner un titre ou sa voix limitee ne serait pas un probleme. L’ingenieur Emerick a rempli une baignoire d’eau et a fait buller dedans un tuyau pendant l’enregistrement pour avoir le son authentique des bulles sous-marines. John Lennon a souffle dans un verre d’eau avec une paille pour le solo de percussions marines. Ces details font toute la difference entre un bon album et un album inoubliable.

Quarante-cinq minutes, treize chansons, un seul studio, quatre musiciens et leurs complices. Revolver n’est pas un monument du passe a admirer depuis loin. C’est un album qui respire encore, qui etonne encore, qui sonne encore comme si quelqu’un l’avait enregistre la semaine derniere dans un sous-sol bien equipe en ideas folles.


The Beatles sur X

La note des passionnés

4,5 /5

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Revolver