All Things Must Pass
par George HARRISON
Imaginez cinq ans de chansons accumulées, refusées, renvoyées – cinq ans pendant lesquels vous étiez le troisième Beatles, le « quiet Beatle », celui dont les compositions étaient systématiquement rejetées par Lennon et McCartney au profit des leurs. Et puis le groupe se dissout. Et vous entrez en studio avec Phil Spector et une armée de musiciens, et vous déversez tout ce que vous aviez accumulé – et ce que vous créez en réponse a cette libération est l’un des plus grands albums de l’histoire du rock.
All Things Must Pass est cette histoire, et elle dépasse la métaphore. George Harrison avait des douzaines de chansons pretes ou presque pretes a l’enregistrement au moment de la dissolution des Beatles. Certaines avaient été refusées par le groupe, d’autres étaient trop récentes pour avoir été proposées, d’autres encore attendaient le bon contexte pour se révéler. Sorti en novembre 1970, quelques mois a peine après la dissolution officielle des Beatles, le triple album (avec un disque entier de jams – « Apple Jam » – qui montre l’atmosphère de travail des sessions) est une explosion de créativité contenue.
« My Sweet Lord » est la chanson qui a tout changé. Premier single et premier numéro un en solo d’un ex-Beatle, cette déclaration de foi mélange un gospel chrétien (« Hallelujah ») et un mantra hindou (« Hare Krishna ») d’une façon qui était inédite dans la musique populaire. Harrison avait embrassé le vedanta hindou depuis 1966, sous l’influence de Ravi Shankar, et cette dévotion sincère – pas une posture exotique, pas un gadget oriental, mais une foi vécue – transparaît dans chaque note de la chanson. Phil Spector a construit autour de la voix de Harrison un mur du son d’une richesse exceptionnelle, des chœurs de session singers et des strates de guitares et de claviers qui créent une atmosphère de cathédrale.
« What Is Life » est la chanson la plus soul de l’album – une question directe posée avec une urgence qui fait bouger les pieds avant de toucher l’âme. « I Me Mine » est l’une des dernières chansons enregistrées par les Beatles (dans leurs sessions de janvier 1969), reprise ici dans une version plus élaborée qui montre ce que Harrison pouvait en faire libéré des contraintes du groupe. « Isn’t It a Pity » existe en deux versions sur l’album – l’une directe et puissante, l’autre plus lente et mélancolique – et les deux sont nécessaires, elles se complètent plutôt que se répètent.
Phil Spector, à ce stade de sa carrière, était encore le génie controversé mais incontestable qui avait révolutionné la production pop avec son Wall of Sound. Sa façon de travailler avec Harrison a été décrite comme parfois chaotique – des sessions nocturnes, des décisions impulsives, une créativité productive et épuisante en meme temps – mais le résultat justifie le processus. Les productions de Spector sur All Things Must Pass ont une grandeur qui correspond parfaitement a l’ambition des compositions de Harrison.
Les musiciens présents sur les sessions lisent comme un who’s who du rock britannique de l’époque : Eric Clapton, Ringo Starr, Billy Preston, Klaus Voormann, Alan White, Bobby Keys, Pete Drake, Badfinger au complet. Cette communauté de musiciens qui gravitaient autour de Harrison dans les mois qui ont suivi la dissolution des Beatles a créé une atmosphère de collaboration que peu de projets solos ont réussi a reproduire.
All Things Must Pass est aussi un album philosophique, dans le sens ou les paroles de Harrison engagent des questions que la pop music ignorait habituellement : la nature de l’ego, la permanence du changement, la vanité des attachements. « All things must pass, none of life’s strings can last » – c’est du bouddhisme rendu accessible, de la sagesse ancienne habillée en chansons pop. L’improbabilité de cette entreprise, et son succès total, reste l’une des grandes réussites de la musique populaire du vingtième siècle.
L’album a atteint la première place des charts en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Pour George Harrison, ancien troisième Beatle, ce succès immédiat et massif représentait quelque chose de plus que commercial : c’était la confirmation que ses années de contributions sous-évaluées au groupe le plus célèbre du monde n’avaient pas été le plafond de son talent, mais seulement son point de départ.
La controverse autour de « My Sweet Lord » a eu des répercussions légales complexes. En 1971, Bright Tunes Music (représentant les ayants droit de Ronnie Mack) a poursuivi Harrison pour plagiat, affirmant que « My Sweet Lord » copiait « He’s So Fine » des Chiffons (1963). En 1976, le juge a tranché en faveur de Bright Tunes, mais a conclu que le plagiat était inconscient – Harrison avait entendu la chanson des Chiffons sans s’en rendre compte et l’avait intégrée dans sa propre composition. Il a dû payer des dommages et intérêts substantiels. L’histoire s’est complexifiée davantage quand Allen Klein, l’ex-manager des Beatles qui gérait Harrison à ce moment, a racheté les droits de Bright Tunes – créant une situation ou Harrison devait en réalité payer Klein pour une chanson qui lui appartenait.
Malgré cette controverse, « My Sweet Lord » reste l’une des grandes chansons de la décennie et All Things Must Pass reste l’album qui a le plus surpris dans la période post-Beatles. Harrison avait littéralement surpris tout le monde – y compris peut-etre lui-meme – en produisant une oeuvre qui dépassait qualitativement ce que ses ex-partenaires avaient pu accomplir dans leurs premières tentatives solos. Paul McCartney avait sorti McCartney et Ram, des albums solides mais sans la grandeur de All Things Must Pass. John Lennon allait sortir John Lennon/Plastic Ono Band, sans doute l’album le plus brûlant et le plus personnel de l’ère post-Beatles, mais différent dans son esprit et son énergie.
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