George Harrison sort de sa grotte : le miracle « Cloud Nine »
Imaginez la scène. Nous sommes en 1987 et le plus discret des Beatles n’a pas sorti la moindre note depuis cinq ans. Cinq ans ! Depuis le tiède « Gone Troppo » de 1982, George Harrison s’était retiré dans son manoir gothique de Friar Park, à jardiner ses massifs, à produire des films avec sa boîte HandMade et à courir les Grands Prix de Formule 1. Le bonhomme avait carrément tourné le dos au music-business, et qui aurait pu lui en vouloir ? Et puis, au début de 1987, le bougre rallume les amplis dans son studio maison et nous pond « Cloud Nine », un disque qui sent bon le retour du roi. Pas un retour timide, non : un grand coup de pied dans la fourmilière des années 80, ces années de synthés cheap et de batteries en carton.
Le secret de cette résurrection tient en deux mots : Jeff Lynne. Le cerveau d’Electric Light Orchestra, fan absolu des Fab Four jusqu’au bout de ses lunettes noires, débarque à la coproduction. Et là, tout s’emboîte. Lynne apporte sa science du son rond, chaud, vintage, ces harmonies vocales empilées comme des crêpes. Harrison apporte sa slide guitar inimitable, celle qui pleure et qui chante en même temps. Le résultat ? Un disque de pop-rock lumineux, sans une once de graisse superflue, enregistré entre janvier et août 1987. La rencontre de ces deux-là va déclencher bien plus qu’un album, mais nous y reviendrons.
« Got My Mind Set on You » : le tube venu de nulle part
Parlons du missile. « Got My Mind Set on You », premier single, atomise les charts et grimpe numéro 1 aux États-Unis, le troisième chart-topper américain en solo de Harrison, et numéro 2 en Angleterre. Et le plus savoureux dans l’histoire ? Tout le monde a cru que c’était une composition de George. Que dalle ! C’est une reprise. Une vieille obscurité signée Rudy Clark, gravée en 1962 par un certain James Ray, que le jeune Harrison avait dû dénicher dans un bac à soldes du Liverpool des sixties. Le voilà qui ressort la perle vingt-cinq ans plus tard, l’astique, la fait briller, et en fait un carton planétaire. Du grand art de chineur.
Le clip, lui, est un petit bijou de second degré. Il montre Harrison gratouillant sa guitare dans un bureau cossu où le mobilier se met soudain à danser et à chanter. Un ex-Beatle quinquagénaire qui rigole de bon coeur avec des meubles animés : voilà qui résume l’esprit décomplexé du disque.
« When We Was Fab » : la madeleine en costume de psychédélisme
Si « Got My Mind Set on You » a ouvert les portes des radios, c’est « When We Was Fab » qui fait fondre le coeur des nostalgiques. Le titre dit tout : quand on était Fab, clin d’oeil aux Fab Four. Harrison et Lynne se lâchent dans un délire sonore à la « I Am the Walrus », violoncelles tourbillonnants, sitar fantomatique, le tout dégoulinant de souvenirs psychédéliques. Ce n’est pas de la nostalgie pleurnicharde, c’est un hommage joyeux, un type qui regarde son passé fou avec un sourire en coin plutôt qu’avec des larmes. Le morceau grimpe dans le haut des charts des deux côtés de l’Atlantique.
Le clip, réalisé par les génies de Godley and Creme, est un festin pour fan : un Harrison à bras multiples, et surtout Ringo Starr qui débarque en personne. Quand deux Beatles se retrouvent à l’écran, on ne boude pas son plaisir. Jeff Lynne, Elton John et le percussionniste Ray Cooper se glissent aussi dans le décor. La bande de copains au grand complet.
Une bande de potes au sommet : le casting cinq étoiles
Car « Cloud Nine », c’est avant tout une réunion d’amis multimilliardaires de talent. Harrison n’a jamais aimé jouer les stars solitaires, alors il a appelé les copains. À la guitare, son vieux complice Eric Clapton, celui-là même qui lui avait piqué sa femme Pattie Boyd des années plus tôt (les meilleures amitiés rock sont parfois compliquées). Aux baguettes, le fidèle Jim Keltner et donc le revenant Ringo Starr. Au piano, deux pointures : Gary Wright et un Elton John alors en pleine convalescence après une opération des cordes vocales. Un line-up qui ferait pleurer n’importe quel festival.
L’autre grand titre du disque, « This Is Love », coécrit avec Lynne, est une bombe de pop ensoleillée, single radiophonique parfait. L’album fonce dans le top 10 aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans une bonne partie du monde. Le pari du retour est gagné haut la main.
Et voilà comment naissent les Traveling Wilburys
Mais le plus beau, c’est ce que « Cloud Nine » a engendré sans le vouloir. Pendant la course triomphale de l’album, Warner réclame une face B pour la sortie européenne de « This Is Love ». Harrison, qui a horreur de bâcler, décide de faire les choses bien. Il appelle Lynne, embarque Roy Orbison au passage, téléphone à Bob Dylan pour squatter son studio, puis recrute Tom Petty le lendemain. Quelques heures plus tard, les cinq compères ont enregistré « Handle with Care », et le morceau est bien trop bon pour finir gâché en face B. Coup de génie : les Traveling Wilburys sont nés, ce supergroupe improbable réunissant Harrison, Lynne, Dylan, Petty et Orbison, en cette même année 1988.
Voilà la vraie morale de « Cloud Nine » : un homme qu’on croyait rangé des voitures revient, claque un disque impeccable, ressuscite un tube oublié, salue ses vieux Beatles avec tendresse et, dans la foulée, fonde l’un des plus beaux supergroupes de l’histoire. Pas mal pour un type qui voulait juste retourner jardiner. Si vous n’avez qu’un Harrison eighties à glisser dans la platine, c’est celui-là, et seulement celui-là.
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