Abbey Road, The Beatles (1969) : le testament sonore du groupe le plus important de l’histoire du rock
26 septembre 1969. Les Beatles publient Abbey Road, leur onzieme album studio, enregistre entre le 22 juillet et le 20 aout 1969 sous la direction de George Martin. C’est leur dernier album enregistre, leur testament veritable, leur adieu conscient au disque comme espace de creation commune. Let It Be, qui sortira en mai 1970, avait ete enregistre avant, en janvier 1969. Abbey Road est donc le vrai chant du cygne des Beatles. Et quel chant. Si vous ne deviez ecouter qu’un seul album beatlesien pour comprendre pourquoi ce groupe a change la musique pour toujours, ecoutez celui-la. Ecoutez « Something ». Ecoutez « Here Comes the Sun ». Ecoutez le medley de la face B. Et comprenez que ce que vous entendez n’a jamais ete fait avant et n’a jamais ete surpasse depuis.
La photo de la couverture est l’une des images les plus reproduites de l’histoire de la culture populaire mondiale. Le 8 aout 1969, a onze heures du matin, le photographe Iain Macmillan se perche sur un escabeau au milieu d’Abbey Road et attend. Six prises de vue. Sur la cinquieme, les quatre Beatles traversent le passage cloute dans l’ordre qui sera retenu : John en blanc, Ringo en noir, Paul en costume gris pieds nus, George en denim sombre. Une image simple, un matin d’ete londonnien, et pourtant l’une des photographies les plus reconnaissables du XXe siecle. L’immeuble en arriere-plan, la voiture garlee, le bitume chaud : tout cela est entre dans la legende instantanement.

La face A : chefs-d’oeuvre independants
« Come Together » ouvre l’album avec la ligne de basse la plus reconnaissable du rock, immediatement suivie du riff de guitare slide de Harrison. Lennon l’a ecrite en quelques jours, construite sur un groove hypnotique et des paroles deliberement sibyllines. « Come together, right now, over me » : impossible de savoir si c’est une invitation politique, sexuelle, spirituelle, ou les trois a la fois. C’est precisement ce qu’il cherchait. « Something », signee George Harrison, est l’une des grandes chansons d’amour du XXe siecle. Frank Sinatra l’interpretera des dizaines de fois en concert en l’attribuant, par erreur, a Lennon et McCartney, ce qui rendait Harrison fou de rage. « Quelque chose dans la facon dont elle bouge, m’attire comme aucune autre amante ne le fait. » Harrison l’a ecrite en pensant a sa femme Pattie Boyd. Clapton l’a couverte. 150 artistes l’ont enregistree. C’est peut-etre la plus belle chanson jamais ecrite par un membre des Beatles.
« Oh! Darling » de McCartney est un hurlement R&B des annees 50, un pastiche d’une authenticite saisissante. Paul est arrive chaque matin pendant une semaine pour enregistrer son lead vocal, esperant retrouver chaque fois la voix rauque du debut de journee. « Here Comes the Sun », signee Harrison, a ete ecrite dans le jardin d’Eric Clapton un matin de printemps, apres qu’Harrison s’etait echappe d’une reunion particulierement eprouvante chez Apple Corps. « Here comes the sun, and I say it’s alright » : une phrase, une melodie, et le printemps entre dans la piece.
La face B de Abbey Road est un medley de seize minutes assemble par George Martin a partir de fragments de Lennon et McCartney. « You Never Give Me Your Money », « Sun King », « Mean Mr. Mustard », « Polythene Pam », « She Came In Through the Bathroom Window », « Golden Slumbers », « Carry That Weight », « The End ». Ce medley est une prouesse de construction musicale, un film sonore dont les differentes scenes s’enchainent avec une logique a la fois rigoureuse et magique. Il se conclut par « The End », ou Paul chante les mots qui seront l’epitaphe des Beatles : « And in the end, the love you take is equal to the love you make. » La seule batterie solo que Ringo ait jamais jouee sur un disque du groupe. Les trois seuls solos de guitare en alternance que les trois guitaristes aient enregistres ensemble.
Et puis « Her Majesty », cachee apres le silence final, vingt secondes de ballade acoustique qu’on n’attendait plus. Un adieu souriant. Le sourire de quelqu’un qui sait que tout est dit, que tout a ete donne, que la magie aura dure autant qu’elle devait durer. Abbey Road a atteint la premiere place des charts au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Cinquante ans plus tard, il y est encore, d’une facon ou d’une autre. Certains disques ne finissent jamais vraiment.
L’influence d’Abbey Road sur les disques qui ont suivi est impossible a mesurer avec precision. On l’entend dans les harmonies a trois voix de Queen, dans la construction narrative des albums de progressive rock des annees 70, dans le soin apporte aux transitions entre morceaux dans les disques de Prince et de Beyonce. George Martin a invente ici une grammaire musicale que des dizaines de producteurs allaient s’empresser d’apprendre et d’adapter. Le medley de la face B a ouvert la voie a une generation entiere de compositions qui refusent le format single, qui revendiquent la duree et la complexity comme des vertus. Et « Something » de George Harrison a prouve une fois pour toutes qu’il existait dans ce groupe un troisieme compositeur de premier plan, longtemps tenu dans l’ombre des deux autres, mais capable de les egaler sur leur propre terrain. Cinquante ans apres, la question est posee : « Something » est-elle la plus belle chanson d’amour de tout le XXe siecle ? Beaucoup repondent oui.
« Abbey Road est la preuve que le genie peut coexister avec la desintegration, que les plus grands chefs-d’oeuvre naissent parfois dans les ruines. » (Robert Christgau, Village Voice)
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