1965 Album

Rubber Soul

par The BEATLES

4,5
Sortie 1965
Genres rock/pop rock

Genèse : Le Tournant de l’Histoire

Il y a un avant et un après Rubber Soul. Voilà la vérité nue, sans fioriture, sans ambiguïté. Avant décembre 1965, le rock était une musique de divertissement. Après Rubber Soul, le rock devenait un art. Les Beatles venaient de franchir une frontière dont ils ne reviendraient jamais, et ils emmenaient avec eux toute la pop mondiale dans cette migration vers quelque chose de plus grand, de plus profond, de plus beau.

Comment est-on passé de A Hard Day’s Night à ça ? Comment quatre gamins de Liverpool ont-ils pu évoluer aussi vite, aussi radicalement, en l’espace de seulement deux ans ? La réponse a plusieurs noms : Bob Dylan, le cannabis, l’India, la fatigue des tournées, et la conscience aiguë que le format singles-pour-adolescentes n’était plus suffisant pour leurs ambitions grandissantes.

Dylan est la clé. Sa rencontre avec les Beatles en 1964, où il leur offrit son premier joint, changea leur rapport à la musique d’une façon définitive. Lennon, surtout, absorba l’enseignement dylanien : les chansons pouvaient parler de vraies choses, pas seulement d’amour adolescent. Les chansons pouvaient être poétiques, ambiguës, personnelles, dangereuses.

Les sessions d’enregistrement furent intenses. Un mois seulement, octobre 1965, aux studios EMI d’Abbey Road avec George Martin comme architecte sonore. Les Beatles venaient de finir une tournée épuisante et avaient besoin d’une pause. Au lieu de se reposer, ils créèrent leur chef-d’œuvre. Lennon et McCartney composaient à une vitesse hallucinante, se stimulant l’un l’autre dans une compétition amicale dont le résultat fut ce disque miraculeux.

Le titre même, Rubber Soul, était une plaisanterie de Paul sur les musiciens blancs qui jouaient du soul, « rubber soul », âme en caoutchouc, fausse soul. Mais c’est devenu quelque chose de plus grand : l’idée d’une musique flexible, élastique, capable de se plier à toutes les formes sans jamais se briser.

The Beatles portrait 1965
The Beatles en 1965, l’année de Rubber Soul

Les Morceaux : Quatorze Façons d’Être Génial

Drive My Car ouvre l’album avec une sécheresse rythmique et une ironie que les Beatles n’avaient jamais atteintes auparavant. McCartney y chante le point de vue d’une femme ambitieuse avec un humour mordant, et la guitare de George Harrison y dessine déjà les contours du son qu’il allait explorer pendant toute sa carrière solo.

Norwegian Wood (This Bird Has Flown) est peut-être le moment le plus révolutionnaire de l’album, et l’un des plus importants de toute la décennie. Lennon y chante une liaison adultère de façon délibérément cryptique, George Harrison y joue du sitar indien pour la première fois sur un enregistrement rock, et le tout donne quelque chose d’inédit, de mystérieux, de profondément adulte. La chanson qui a tout changé.

You Won’t See Me de McCartney est une ballade pop d’une perfection formelle absolue. Nowhere Man est une méditation existentielle sur l’aliénation moderne, « He’s a real nowhere man, sitting in his nowhere land », qui n’aurait pas dépareillé dans l’œuvre d’un poète maudit français. Lennon avait compris Dylan.

The Word annonce le Summer of Love avec deux ans d’avance : « The word is Love ». Michelle de McCartney, chantée partiellement en français, scandale !, devient immédiatement un standard mondial, reprise par des centaines d’artistes en quelques mois. C’est peut-être la mélodie pop la plus parfaite jamais écrite. Peut-être.

In My Life est la chanson qui m’a convaincu que les Beatles étaient immortels. Lennon y fait la cartographie de sa vie jusqu’à 25 ans avec une maturité émotionnelle qui dépasse l’entendement. George Martin joue au piano un solo baroque à double vitesse qui sonne comme un clavecin. En 2003, Rolling Stone Magazine l’a classée 23e plus grande chanson de tous les temps. Trop bas dans le classement, à mon avis.

« Rubber Soul était notre premier album vraiment conçu comme un album, avec une direction artistique cohérente, pas juste une collection de singles. », Paul McCartney, des décennies après, avec cette façon qu’il a de dire les grandes vérités simplement.

Wait et Run for Your LifeLennon lui-même considérait cette dernière comme la pire chanson qu’il ait jamais écrite, sont les points faibles relatifs du disque, ce qui dit tout de son niveau général d’excellence. Les points faibles des Beatles auraient été les points forts de n’importe qui d’autre.

Coulisses : La Fin de l’Innocence

Les sessions Rubber Soul marquent la fin d’une époque pour les Beatles. C’est la dernière fois qu’ils enregistrent dans la relative insouciance de leurs débuts. À partir de Revolver l’année suivante, tout sera calculé, expérimental, conscient. Rubber Soul est le disque charnière, celui où l’innocence et la sophistication coexistent encore dans un équilibre fragile et magnifique.

The Beatles et George Martin en studio Abbey Road, 1965
The Beatles avec leur producteur George Martin aux studios Abbey Road, vers 1965

Le cannabis était omniprésent dans le studio. George Martin, qui ne fumait pas, se retrouvait dans des sessions où les quatre Beatles partageaient des joints entre les prises. Martin s’adaptait avec un flegme britannique admirable : si les garçons voulaient enregistrer à minuit, on enregistrait à minuit. Si ils voulaient changer l’arrangement en cours de session, on changeait. Son génie était de suivre leur génie sans jamais l’étouffer.

George Harrison traversait une période de fascination croissante pour la culture indienne. Sa rencontre avec Ravi Shankar n’était pas encore officialisée, mais il avait acheté un sitar lors du tournage de Help! et apprenait à en jouer. Sur Norwegian Wood, il ne joue pas comme un maître de la musique classique indienne, il joue comme quelqu’un qui a écouté beaucoup de musique indienne et qui transpose instinctivement. C’est imparfait et c’est génial.

John Lennon, lui, traversait une période personnelle difficile. Son mariage avec Cynthia s’effritait, sa relation avec son fils Julian était compliquée par les tournées incessantes, sa vie privée était un chaos savamment dissimulé derrière la façade Beatle. Cette mélancolie sous-jacente nourrit les compositions de l’album d’une profondeur qu’on ne lui avait pas encore connue.

La photo de couverture, prise avec un objectif grand angle qui déforme légèrement les visages, était un accident technique devenu choix esthétique délibéré. Les Beatles adorèrent l’effet surréaliste, cette légère distorsion qui fait que leurs visages semblent en caoutchouc, élastiques, malléables. Rubber Soul, littéralement.

Héritage : La Boussole du Rock Moderne

Rubber Soul est l’album qui a convaincu Brian Wilson des Beach Boys qu’il devait aller plus loin, créer quelque chose de plus ambitieux. Le résultat fut Pet Sounds (1966), qui convainquit Paul McCartney de créer Sgt. Pepper’s (1967). Cette chaîne d’influences réciproques est l’une des histoires les plus belles de l’histoire de la musique populaire.

L’introduction du sitar sur Norwegian Wood changea la face de la pop mondiale. Le raga rock, la musique indienne dans le rock occidental, les explorations orientales de la fin des sixties, tout commence ici, dans cette prise de risque harmonique de George Harrison sur un instrument qu’il maîtrisait à peine.

L’album est régulièrement classé parmi les cinq ou dix meilleurs albums de tous les temps dans tous les classements sérieux. Rolling Stone, NME, Pitchfork, MOJO, tous s’accordent sur son importance fondamentale. Mais plus important que les classements, c’est l’influence sur des générations de musiciens : chaque groupe qui a essayé de faire un album cohérent plutôt qu’une collection de singles a suivi la voie tracée ici.

Le Velvet Underground, Joni Mitchell, Radiohead, Elliott Smith, des univers musicaux diamétralement opposés, qui ont tous un jour reconnu leur dette envers Rubber Soul. C’est la mesure de sa grandeur : il n’appartient à aucun genre particulier parce qu’il a contribué à définir tous les genres qui ont suivi.

La note des passionnés

4,5 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Rubber Soul