1961 Album

Runaround Sue

par DION

4,0
Sortie 1961
Artiste DION

Le Bronx en Feu : Dion DiMucci et la Naissance d’un Mythe

Septembre 1961. Le Bronx, New York, ce quartier rugueux, catholique, italo-américain où les garçons apprennent à chanter dans les halls d’immeubles parce que l’acoustique y est naturelle et la concurrence y est rude. C’est là qu’est né Dion Francis DiMucci, prince du doo-wop, futur roi du rock’n’roll solitaire. Il a vingt-deux ans, il vient de claquer la porte du groupe qui l’a fait connaître, les Belmonts, et il est seul face à son destin, seul face au micro, seul face à une chanson qui va changer le cours de sa vie.

Cette chanson, c’est Runaround Sue. Il l’a écrite avec son ami Ernie Maresca en pensant à une vraie fille, une vraie Sue, une vraie roublarde qui se baladait d’un petit ami à l’autre avec la désinvolture d’une reine. L’histoire est simple, presque naïve : un garçon prévient tous ses copains de se méfier de cette fille volage qui vous embrasse le lundi et vous oublie le mercredi. Mais dans la voix de Dion, cette simplicité devient une déclaration de guerre à la fois contre l’amour trompeur et contre toute forme de résignation sentimentale.

Dion DiMucci, chanteur américain, 1960
Dion DiMucci en 1960, l’année précédant le succès de Runaround Sue

Le contexte de la sortie solo de Dion est capital pour comprendre la charge émotionnelle de Runaround Sue. En quittant les Belmonts, il prenait un risque énorme. Le public aimait le groupe, le son collectif, les harmonies à quatre voix construites dans les cages d’escaliers du quartier italien du Bronx. Partir seul, c’était renoncer à un filet de sécurité et se jeter dans le vide. La tension de cette solitude assumée, on l’entend dans chaque inflexion de sa voix, cette façon de hurler hey-hey-hey-hey à l’ouverture comme si sa vie en dépendait, parce que c’était presque le cas.

Morceaux Phares : La Confession d’un Survivant

Quand Runaround Sue démarre, c’est immédiat, viscéral, irrésistible. Cette ligne de basse qui avance comme un tank, ces chœurs masculins qui scandent hep-hep comme une armée de copains de quartier, et puis cette voix, OH cette voix !, Dion qui entre avec une autorité tranquille et absolue, comme quelqu’un qui sait exactement ce qu’il a à dire et comment le dire.

La chanson est construite sur un riff emprunté au rockabilly le plus primitif, deux accords, une progression simple comme bonjour, mais dans les mains de Dion et des musiciens de Laurie Records, cette simplicité devient une machine à fabriquer de la joie pure. Les harmonies vocales qui soutiennent le chant principal rappellent les grandes heures du doo-wop, mais il y a quelque chose de plus sauvage ici, quelque chose qui annonce le rock’n’roll qui va venir.

« Méfie-toi de cette fille, elle va te briser le cœur, Runaround Sue, elle aime tout le monde sauf toi… », Dion DiMucci, Runaround Sue, 1961

Et il y a ce break vocal au milieu, ce moment où Dion improvise, où sa voix se déploie sur plusieurs octaves en quelques secondes, où on entend toute la tradition du gospel noir américain filtrée à travers un gamin blanc du Bronx qui a grandi avec les disques de Muddy Waters et de Little Richard, qui reste l’un des moments les plus électrisants de toute la pop des années soixante. Deux secondes. Deux secondes qui vous clouent sur votre chaise.

Dans les Coulisses de Laurie Records : L’Urgence de la Création

Les sessions d’enregistrement de Runaround Sue se sont déroulées dans une urgence totale, caractéristique de l’époque. Pas de longs mois de peaufinage en studio, on avait une chanson, on la jouait, on l’enregistrait, on la sortait. Laurie Records, le petit label indépendant new-yorkais qui avait signé Dion, fonctionnait au feeling et à la vitesse. Pas de budget pharaonique, pas d’équipement dernier cri, juste des musiciens talentueux et une idée claire.

Dion s’est entouré pour l’occasion d’un groupe de musiciens new-yorkais solides, des sessionnistes habitués aux studios d’enregistrement de Manhattan, qui ont su créer instantanément cette ambiance à mi-chemin entre le club de quartier et l’arène. L’ingénieur du son a capturé une énergie live qui donne l’impression d’avoir été enregistrée en public, dans un hall, avec l’écho naturel des murs de briques.

Dion et les Belmonts, photo du magazine Hit Parader, septembre 1960
Dion et les Belmonts en couverture du magazine Hit Parader, septembre 1960, photo de Bruno of Hollywood

La chanson fut bouclée en quelques heures. Dion en était convaincu : Runaround Sue était un hit. Il avait ce sens infaillible du tube, cette intuition de l’artiste qui sait, dans ses tripes, pas dans sa tête, quand il tient quelque chose d’exceptionnel. Et il avait raison. Envoyée aux radios le mois suivant, la chanson atteignit le numéro un du Billboard Hot 100 en octobre 1961, y restant deux semaines.

Héritage : La Sue Immortelle et le Fantôme du Bronx

Runaround Sue n°1 aux États-Unis, automne 1961. Le Bronx peut être fier. Un gamin de la rue a pris la pop par les cornes et l’a transformée en quelque chose d’électriquement vivant. Mais la chanson va au-delà du simple succès commercial, elle constitue le premier chapitre d’une carrière solo qui allait voir Dion enchaîner les classiques : The Wanderer, Lovers Who Wander, Little Diane, Ruby Baby

La chanson a été reprise des dizaines de fois depuis 1961, par Leif Garrett dans les années 70, par Shakin’ Stevens dans les années 80, mais aucune version n’approche l’original. Parce que l’original contient quelque chose d’irréductible : l’urgence d’un jeune homme seul qui a tout à prouver, la fraîcheur d’une époque où la pop était encore une forme d’artisanat fait à la main, la magie d’une voix qui transforme la banalité quotidienne en chose sacrée.

Dion a traversé les décennies avec grâce, des années de gloire aux années d’ombre, de l’héroïne à la rédemption, du rock’n’roll au gospel, mais Runaround Sue est restée sa carte d’identité, sa signature lumineuse. Quand il monte encore sur scène aujourd’hui, à plus de quatre-vingts ans, et qu’il entame ces hey-hey-hey-hey d’ouverture, le temps s’arrête net. Le Bronx ressuscite. Et Sue court encore, éternellement libre, éternellement insaisissable.

C’est ça, le rock’n’roll. Ne pas se laisser attraper. Jamais.

La note des passionnés

4,0 /5

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