Sortie 1963

Californie, été 1963 : quand les vagues du Pacifique envahissaient les autoradios américains

Imaginez l’Amérique de l’été 1963. L’Amérique avant Dallas, avant les larmes, avant la fin de l’innocence. Une Amérique blonde et bronzée qui croit encore aux lendemains qui chantent, qui achète des décapotables à crédit, qui passe ses week-ends sur les plages de Malibu et de Santa Cruz. Dans cette Amérique-là, une chanson arrive sur les ondes comme une vague déferlante : Surf City, signée Jan et Dean, sort en mai 1963 et monte directement au numéro un du Billboard Hot 100, le seul numéro un que le duo atteindra jamais, mais quel numéro un ! Et derrière ce titre explosif se cache un album, Surf City and Other Swingin’ Cities, qui documente avec une énergie contagieuse le phénomène culturel le plus californien de la décennie : le surf rock.

Jan Berry et Dean Torrence se connaissent depuis le lycée de Los Angeles. Ils ont grandi ensemble à Bel Air, oui, le même Bel Air que Will Smith rendra célèbre des décennies plus tard, et ont commencé à faire de la musique dans le garage des parents de Jan avec un magnétophone à ruban bricolé. Ce sont des gamins de riches qui jouent aux prolétaires du soleil, et cette contradiction-là fait partie de leur charme irrésistible. Ils ont compris avant tout le monde que le rock’n’roll américain avait besoin d’un nouveau rêve après que le premier, celui d’Elvis, de Little Richard, de Chuck Berry, s’était un peu étiolé sous les coups de boutoir du conformisme. Ce rêve nouveau, ils l’appellent : le surf.

Jan and Dean en couverture de Cash Box magazine, août 1963
Jan and Dean en couverture du Cash Box magazine, 3 août 1963

Les morceaux phares : l’été en trois minutes chrono

Surf Cityla chanson commence avec une promesse hallucinante : « Two girls for every boy. » Deux filles pour chaque garçon ! C’est le fantasme adolescent américain mis en musique, servi sur un plateau avec des harmonies vocales en sucre filé et un riff de guitare qui sent la cire à surf et la crème solaire. Brian Wilson des Beach Boys a co-écrit cette chanson avec Jan Berry, ce qui créera d’ailleurs une petite tension entre les deux groupes rivaux, les Beach Boys estimant que leurs propres chansons n’auraient jamais dû se retrouver dans le catalogue concurrent. Mais Wilson a vendu la chanson et Jan Berry l’a enregistrée, et l’histoire a rendu son verdict : numéro un.

L’album qui suit reprend ce fil conducteur et le tisse jusqu’à l’épuisement joyeux. Honolulu Lulu, Linda, Those Wordschaque chanson est une carte postale de l’Amérique heureuse, un instantané d’un monde qui n’existe peut-être que dans l’imagination collective mais qui sonne tellement vrai qu’on y croit dur comme fer. Les harmonies vocales de Jan et Dean sont un miracle de légèreté apparente qui cache un travail technique considérable, ces voix qui se répondent, se croisent, se superposent avec une précision chirurgicale ont été construites en studio avec un soin d’orfèvre.

Le producteur Lou Adlerqui deviendra plus tard l’architecte du son de Carole King et de l’un des producteurs les plus influents de la côte ouest, a donné à l’album cette brillance caractéristique du son californien de l’époque : guitares brillantes, basses rebondissantes, percussions légères comme des éclaboussures d’eau salée. Chaque arrangement est calibré pour sonner exactement comme il faut sonner à plein volume depuis l’autoradio d’une décapotable lancée sur la Pacific Coast Highway par un beau dimanche d’août.

« Surf City n’existe pas vraiment. C’est un état d’esprit. Un endroit où tout est possible, où l’été ne finit jamais et où les filles sont toujours plus nombreuses que les garçons. On a inventé le paradis et on l’a vendu à l’Amérique pour quatre-vingt-dix-neuf cents. »

Jan Berry, à propos de la conception de « Surf City »

Coulisses et enregistrement : le son du garage californien

L’histoire de Jan and Dean avec les studios d’enregistrement est celle d’une passion dévorante pour la technique. Jan Berry notamment, le plus musicalement ambitieux des deux, passait des heures en studio à expérimenter avec les arrangements, les overdubs, les effets. Il avait transformé le garage familial en studio home-made avant même d’avoir signé avec un label, enregistrant sur un magnétophone deux pistes qu’il avait bricolé lui-même. Cette culture du DIY, Do It Yourself, qu’il avait dans le sang anticipait de dix ans le punk et de vingt ans la home-recording révolution des années quatre-vingt.

Pour Surf City and Other Swingin’ Cities, les sessions se sont déroulées dans les studios de Los Angeles avec une équipe musicale de première qualité, les fameux Wrecking Crew, ce collectif de musiciens de session qui jouait sur la moitié des hits pop californiens de l’époque, de Phil Spector aux Beach Boys en passant par Frank Sinatra. Ces musiciens anonymes, dont les noms n’apparaissaient même pas sur les pochettes des disques, constituaient pourtant l’épine dorsale sonique de toute une époque.

La connexion avec Brian Wilson mérite qu’on s’y arrête. Wilson avait proposé la chanson Surf City à son propre groupe, mais le reste des Beach Boys l’avait rejetée pour des raisons obscures. Jan Berry l’avait alors enregistrée avec les modifications que lui suggérait son propre instinct, notamment ce « two girls for every boy » qui n’était pas dans la version originale de Wilson. Le résultat : le premier numéro un de Jan and Dean, et un légère amertume dans le cœur de Wilson, qui, lui, n’avait pas encore eu son numéro un.

Jan and Dean, photo issue d'un survey radio WWDC, 1964
Jan and Dean, photo issue d’un survey radio WWDC, 1964

Héritage et impact : les fantômes du soleil californien

L’histoire de Jan and Dean prendra en 1966 une tournure tragique qui fera de leur arc narratif l’une des plus sombres paraboles du rêve américain : Jan Berry sera victime d’un accident de voiture catastrophique sur la Sunset Boulevard qui lui laissera des séquelles neurologiques permanentes. L’homme qui chantait Dead Man’s Curveleur autre grand hit, une chanson sur un accident de voiture, avait eu son accident à quelques centaines de mètres de la courbe en question. La coïncidence était si brutale qu’elle semblait irréelle.

Mais en 1963, tout ça est encore devant eux. Surf City and Other Swingin’ Cities représente l’apogée insouciante d’une époque qui va bientôt basculer dans les turbulences des assassinats politiques, du Vietnam, et des révolutions culturelles. Cet album est une capsule temporelle parfaite, il sent le sel, l’huile solaire, l’adolescence, et ce sentiment unique d’avoir toute la vie devant soi sur une planche de surf.

L’influence du surf rock de Jan and Dean sur la culture pop américaine est considérable : sans eux, et sans les Beach Boys avec qui ils partageaient ce territoire créatif, la Californie n’aurait peut-être pas colonisé l’imaginaire mondial avec cette force irrésistible. De Baywatch à la série télé Beverly Hills 90210, de Tom Wolfe qui inventait le terme « The Kandy-Kolored Tangerine-Flake Streamline Baby » pour décrire la culture californienne, tout ça a une partie de ses racines dans ce disque solaire de l’été 1963.

La note des passionnés

4,0 /5

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Surf City