1969 Album

From Elvis in Memphis

par Elvis PRESLEY

4,0
Sortie 1969

Memphis, 1969. Elvis Presley rentre chez lui. Pas chez lui au sens sentimental : chez lui au sens musical. Après dix ans de films de série B a Hollywood, après dix ans de bandes originales sans intérêt alignées comme des saucisses sur une chaine de montage, après dix ans pendant lesquels l’homme qui avait inventé le rock and roll américain s’était laissé mettre en boite par une industrie qui ne comprenait rien a son génie, Elvis revenait au American Sound Studio dans la ville de son enfance pour faire quelque chose de vrai.

From Elvis in Memphis est considéré par la plupart des critiques et des fans comme le meilleur album de la carrière post-armée d’Elvis, et l’un des meilleurs tout court. Cette affirmation, qui aurait pu sembler excessive au moment de la sortie, n’a fait que se confirmer avec le temps. Il y a dans cet album quelque chose d’irréfutable, une émotion authentique qui manquait totalement dans les productions anodines des années 60.

Chips Moman, le producteur qui avait transformé le American Sound Studio en temple de la soul sudiste, comprit immédiatement de quoi Elvis avait besoin. Pas de choristes en tenue de soirée, pas d’orchestres de cordes cucul, pas de paroles naïves sur des jolies filles en maillot de bain. Ce dont Elvis avait besoin, c’était des musiciens de session qui le comprendraient, des chansons qui auraient quelque chose a dire, et un studio ou il pourrait simplement etre lui-même.

Les Memphis Boys, le groupe de house band du American Sound Studio, étaient précisément ces musiciens. Reggie Young a la guitare, Mike Leech et Tommy Cogbill a la basse, Bobby Emmons et Bobby Wood aux claviers, Gene Chrisman a la batterie : des professionnels d’une compétence rare, habitués a jouer pour les plus grands de la soul et du country, capables de s’adapter instantanément a n’importe quelle style ou n’importe quel artiste.

In the Ghetto, écrite par Mac Davis, est la pièce maitresse de l’album. Une chanson sur la pauvreté dans les quartiers défavorisés de Chicago, sur le cycle de la misère qui se perpétue de génération en génération. Elvis l’avait d’abord hésité a enregistrer : trop politique, lui avait-on dit. Mais il l’avait quand même fait, et c’est peut-etre la chanson la plus courageuse de toute sa carrière. Sa voix y trouve une profondeur, une douleur sincère qui manquait dans ses productions hollywoodiennes.

Long Black Limousine est peut-etre encore plus impressionnante. Une ballade sombre sur une femme qui avait quitté sa ville natale pour tenter sa chance en ville et qui revient dans un cercueil a bord d’une limousine noire. Elvis chante ça avec une intensité bouleversante, une identification totale au personnage qui laisse entendre qu’il comprenait profondément ce genre de trajectoire, cette distance entre les ambitions d’une vie et ses résultats.

Il faut rappeler le contexte personnel d’Elvis en 1969. Sa femme Priscilla venait d’avoir leur fille Lisa Marie. Son mariage allait mal, même si personne ne le savait encore officiellement. Les années hollywoodiennes l’avaient déprécié aux yeux de la critique sérieuse. Le rock and roll avait connu une révolution dont il avait été exclu : les Beatles, les Rolling Stones, Jimi Hendrix avaient repris le flambeau qu’il avait allumé et l’avaient porté dans des directions qu’il n’avait pas anticipées.

Revenir a Memphis était une façon de reprendre le fil de son histoire, de se reconneter a ses racines, de rappeler au monde et a lui-même qui il était avant que Hollywood ne l’avalasse. Et cela fonctionna au-delà de toutes les espérances. In the Ghetto devint un hit mondial. Le come-back d’Elvis était lancé, et From Elvis in Memphis en était le signal le plus puissant.

Only the Strong Survive, reprise de Jerry Butler, confirme l’état de grâce d’Elvis pendant ces sessions : il chante cette chanson de soul a Philadelphia comme s’il l’avait écrite, comme si chaque mot était tiré de sa propre expérience. C’est le paradoxe d’Elvis : son génie était celui de l’interprète, pas du compositeur, et dans cet album il est l’interprète le plus grand qu’il ait jamais été.

Sur X : @Elvis

From Elvis in Memphis reste, cinquante ans après sa sortie, un des témoignages les plus émouvants de ce que peut accomplir un artiste quand on lui redonne les conditions de son génie. Elvis n’avait pas perdu son talent pendant les années hollywoodiennes : il avait juste été empêché de l’exercer. Memphis lui rendit cette liberté. Et ce qu’il en fit est inoubliable.

Ce come-back avait aussi une dimension geographique profondement symbolique. Revenir au American Sound Studio dans Memphis, c’etait aller a l’oppose de Hollywood. Hollywood representait le faux, le fabrique, la machinerie du reve americain dans ce qu’elle avait de plus industriel. Memphis, c’etait le vrai : la ville ou Elvis avait enregistre ses premiers disques chez Sun Records, ou il avait decouvert que sa voix pouvait toucher des gens, ou tout avait commence. Ce retour aux sources etait a la fois artistique et personnel, une facon de se rappeler qui on etait avant de devenir une marque.

La session de Memphis de 1969 fut si productive qu’elle alimenta plusieurs albums. Les chansons enregistrees ces quelques jours de janvier incluaient non seulement From Elvis in Memphis mais aussi le single Suspicious Minds, qui allait devenir son dernier numero un americain. Chips Moman et Elvis fonctionnerent avec une efficacite remarquable, enregistrant parfois trois ou quatre chansons par nuit. Cette productivite tenait du miracle quand on savait combien Elvis avait ete peu inspire pendant ses annees hollywoodiennes. Ce qui sortit de ces sessions est un testament artistique d’une authenticite absolue, la preuve qu’Elvis Presley n’avait jamais perdu son genie, qu’il attendait simplement les bonnes conditions pour l’exprimer de nouveau.

La note des passionnés

4,0 /5

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