Black And White
par Tony Joe WHITE
Le bayou louisianais n’a produit que peu de rockers de grande envergure, mais ceux qu’il a produits portent dans leur musique quelque chose d’irremplaçable , une humidité, une lenteur, une façon de traîner sur les notes qui appartient à cette géographie particulière. Tony Joe White, né en 1943 à Oak Grove en Louisiane, est le plus grand représentant de cette tradition du « swamp rock » , et Black and White, sorti en 1969, est son album le plus emblématique.
« Polk Salad Annie » est la chanson par laquelle tout le monde connaît Tony Joe White, même sans savoir qui la chante. Une histoire de femme des marais qui cueille des herbes pour manger , du swamp blues narré avec une précision anthropologique et un groove qui ne s’arrête jamais. La guitare électrique de White , chargée d’une réverbération qui évoque les marécages , joue un riff hypnotique sur un rythme de shuffle lent qui met instantanément les pieds dans la boue du bayou.
Elvis Presley reprendra « Polk Salad Annie » en 1970, avec une version plus heavy et moins atmosphérique qui lui vaudra un hit durable dans ses sets de Las Vegas. Cette reprise rendra White célèbre pour la mauvaise raison , les gens connaîtront la chanson sans connaître l’original. Mais elle lui vaudra aussi des royalties confortables et une notoriété qui lui permettra de continuer à faire exactement ce qu’il voulait.
White joue de la guitare avec un style immédiatement reconnaissable , des coups de poignet lents, des bends qui durent, un vibrato naturel qui ne ressemble à celui de personne d’autre. Il n’est pas le guitariste le plus virtuose de sa génération, mais il est l’un des plus expressifs , chaque note a une couleur, une température, un ancrage dans le paysage sonore qu’il crée.
« Willie and Laura Mae Jones » est une autre ballade du bayou , l’histoire d’un couple interracial dans le Sud américain des années soixante, traitée avec une sympathie simple et une absence de jugement moral qui était rare dans la chanson populaire de l’époque. White ne prêchait pas , il racontait des histoires, et ses histoires avaient une façon de toucher des vérités que les discours directs n’atteignaient pas.
La production de Billy Swan sur cet album est à l’image de la musique qu’il enregistrait : sobre, naturelle, laissant l’espace aux instruments d’exister sans se bousculer. C’est une production de gens qui comprennent que le meilleur service qu’on puisse rendre à cette musique est de ne pas trop la produire , de laisser la salle respirer dans l’enregistrement, de ne pas remplir chaque silence.
Le swamp rock de White est un genre en lui-même , pas tout à fait du blues, pas tout à fait de la country, pas tout à fait du rock , quelque chose qui appartient à la Louisiane comme Fats Domino appartenait à la Nouvelle-Orleans. Il y a dans cette musique une qualité géographique absolue, une façon de faire entendre un lieu autant qu’une émotion. La chaleur humide du bayou, les cyprès dans l’eau sombre, les sons de la nuit louisianaise , tout ça est dans la musique de Tony Joe White.
Tony Joe White mourra en octobre 2018, à 75 ans. Sa carrière aura connu des hauts et des bas , des périodes de grande popularité suivies d’oublis relatifs , mais il n’a jamais perdu son style. Son derecho album de 2018, Bad Mouthin’, sorti quelques mois avant sa mort, montrait un White toujours dans sa forme, toujours dans son bayou imaginaire, toujours capable de cette lenteur particulière qui faisait la force de sa musique.
Black and White est le document fondateur d’une vision musicale unique , une vision qui refusait les grandes villes et les scènes branchées pour rester dans le marécage, au plus près d’une Amérique que les autoroutes et les centres commerciaux avaient du mal à atteindre. Cette fidélité à un territoire particulier est la forme la plus pure de l’authenticité musicale.
Le swamp rock de Tony Joe White appartient à une tradition américaine plus ancienne , le blues humide du delta de Louisiane et du Mississippi, la country hillbilly du Tennessee, le gospel du Sud profond. Ces traditions ne sont pas séparées dans la musique de White : elles coexistent naturellement, comme elles coexistaient dans la culture du Sud dont il était issu. La musique du bayou a toujours été de la musique métisse , mélanges de cultures africaines, européennes et amérindiennes.
« Groupie Girl » est un titre de l’album qui montre White capable d’humour et de légèreté dans un registre généralement sombre. La chanson évoque le monde des groupies , les femmes qui suivent les groupes de rock , avec une affection ironique qui ne juge pas mais observe. C’est White en mode romancier social plutôt qu’en mode bluesman du bayou, et la transition est assurée avec suffisamment de groove pour que le changement de ton ne dérange pas.
Les influences de White , B.B. King, Lightnin’ Hopkins, Jimmy Reed , sont perceptibles dans son jeu sans jamais le dominer. Il a intégré ces maîtres suffisamment profondément pour pouvoir jouer leur musique à travers sa propre personnalité, sans imitation servile. C’est la marque des musiciens qui ont vraiment appris : non pas les mimiques de leurs modèles, mais les principes qui sous-tendent leur jeu.
La carrière de Tony Joe White après Black and White sera marquée par une reconnaissance croissante comme compositeur , Tina Turner reprendra « Steamy Windows » en 1989 et en fera un hit international, introduisant White à une nouvelle génération. Eric Clapton reprendra ses chansons. Joe Cocker aussi. Cette reconnaissance par les grands noms du rock et de la soul confirme ce que les amateurs savaient depuis 1969 : White écrivait des chansons qui résistaient au temps et aux arrangements.
Plus de Tony Joe WHITE
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration




